Je fais du web, suis-je utile ?

Professionnel(le) du web, t’es-tu déjà demandé si tu étais socialement utile ?

Dans notre société moderne et complexe, nous nous sentons souvent impuissants en tant qu’individus. Nous paraissons bien petits à côté des grandes organisations, face aux crises écologique, politique, économique, aux guerres et aux drames humains. Beaucoup se résignent et considèrent ridicules ou vouées à l’échec les initiatives de ceux qui tentent malgré tout de faire avancer les choses dans le bon sens.

En fait, il y a mille façons d’impacter positivement la vie des autres, que ce soit à travers notre rôle de parent, d’ami, mais aussi par le biais de toutes nos activités, et bien sûr notre métier. Le problème, c’est que la routine du quotidien nous met des oeillères. On vit très souvent en mode automatique et on oublie que nous ne sommes au fond que des êtres cherchant leur propre bonheur et celui des autres. Et puis, à trente ou quarante ans, c’est la crise, on recherche plus d’authenticité, de simplicité, bref davantage de connexion avec son « humanité » et on se retrouve tout d’un coup à vouloir élever des chèvres dans le Larzac ou ouvrir une maison d’hôte en pleine Creuse…1

Si vous êtes développeur, designer, community manager, référenceur, … Bref, que vous faites du web comme moi et que vous aimeriez parfois vous sentir un peu plus utile sans pour autant changer de métier et faire du bénévolat à l’autre bout du monde, voici mes propres réflexions, qui je l’espère vous inspireront !

« Si j’avais voulu être utile, j’aurais mieux fait d’être médecin »

Si on s’intéresse aux origines du travail, on peut s’apercevoir qu’il a été originellement créé pour subvenir aux besoins de la communauté. Au début, il était inconcevable de produire plus que nécessaire, et ce jusqu’à la fin du XIXe siècle, date de la révolution industrielle. L’argent a été créé après le travail, pour faciliter cet échange des compétences au sein de la communauté. Au fur et à mesure des époques, le travail a pris de plus en plus d’ampleur dans l’esprit de chacun : c’est par lui qu’on acquiert des droits sociaux (santé, retraite) et c’est par lui qu’on démontre sa valeur individuelle. Plus on travaille, plus on est bien vu dans la société et plus ça nous rapporte de l’argent pour nos loisirs. Le travail, même détesté, devient l’accès au bonheur. Pas étonnant qu’aujourd’hui vies privée et professionnelle se mélangent de plus en plus et qu’on cherche à s’épanouir et devenir utile au travail.

Mais il est vrai que dans nos bureaux, derrière nos écrans, il est difficile de se sentir aussi utile humainement qu’un instituteur, un médecin ou un avocat. Quand d’autres soignent les gens, les nourrissent ou les éduquent, nous, professionnels du web, que sommes-nous en mesure d’apporter pour contribuer un tant soit peu à la vie et au bonheur d’autrui ?

En se penchant à nouveau sur l’histoire du travail, on peut voir que chaque époque à ses métiers « chouchous ». Au Moyen Âge, la grande époque de construction des cathédrales et des églises, il faisait bon d’être charpentier ou maçon2, car vous étiez indubitablement une personne très précieuse aux yeux de la société. Les choses ont un peu changé depuis !

Désormais, s’il existe un domaine totalement en phase avec le monde d’aujourd’hui, c’est sans conteste celui du web. C’est le moyen de communication par excellence de notre époque et le maîtriser nous donne un pouvoir non négligeable. Ce n’est pas anodin d’ailleurs si on commence à envisager l’apprentissage du code à l’école dès le plus jeune âge3. Savoir coder, créer un site, une boutique e-commerce, créer des visuels percutants, rendre un site visible, etc., sont tous des axes qui peuvent avoir un changement profond dans la société. Aujourd’hui, quelles entreprises sont plus influentes que jamais dans le monde ? Google, Facebook, Amazon. Des acteurs du web. CQFD.

« Et ce pouvoir, comme tu dis, j’en fais quoi ? »

Pour bien utiliser ce précieux « pouvoir » que représentent les compétences web, il faut considérer le web comme un moyen et non comme une fin. Pour être utile aux gens, le plus logique est de s’attaquer à des problématiques d’ordre éthique comme l’environnement, la tolérance, le civisme… et de créer des projets web autour de ces thèmes. Elliot Lepers est un exemple parmi d’autres poursuivant cette démarche. Il a notamment lancé Amazon Killer, une extension web qui permet de chercher un livre sur Amazon pour ensuite l’acheter dans une librairie près de chez soi. Dernièrement, il a aussi créé l’application 90 jours, qui s’adapte à vos habitudes et vous propose de relever de petits défis écologiques, dans le simple but de vous démontrer qu’il n’est pas si difficile de faire des actions positives. L’approche qu’il a de son métier de designer et développeur est très activiste et il y voit le moyen de faciliter les comportements positifs citoyens :

La fonction n’a de potentiel d’adoption que si elle s’accompagne d’un potentiel d’usage. Et c’est là que nous, designers, entrons dans le jeu et que nous avons une expertise, une réflexion, une recherche, à apporter à la fabrique de la citoyenneté. Ainsi, le plus grand obstacle à l’action responsable des citoyens, c’est le sacrifice de confort qu’elle implique. Tant que la facilité sera synonyme de confort et l’engagement synonyme d’effort, on ne pourra pas attendre de responsabilisation large de la part des citoyens.

– La Fabrique de l’engagement, Elliot Lepers, article sur Medium le 28 décembre 2014

Pour créer un projet web utile, choisissez un sujet qui vous tient à cœur, même s’il ne représente pas une grande cause. Tant qu’il est motivé par le fait d’améliorer la vie des autres à court ou long terme, vous en ferez certainement quelque chose de bien. Un bon départ est de créer un projet qui facilite sa vie à soi et de le diffuser ensuite aux autres, car il y a fort à parier que vous n’êtes pas le seul à avoir cette problématique. C’est exactement la démarche de l’entreprise américaine 37 signals qui a lancé parmi d’autres l’application web de gestion de projet nommée Basecamp. D’ailleurs, je recommande largement leurs livres dont le très bon Rework qui décrit leur démarche alternative dans le monde du web.

« Ouais mais le web éthique c’est pas rentable »

On a tous tendance à penser que ce genre de projets web remplis de bonnes intentions est seulement accessible en bénévolat, que la vraie vie nécessite de travailler sur des projets moins « love » et plus rentables.

Dans notre monde capitaliste et libéral, nous sommes en effet tous conditionnés à penser croissance, c’est-à-dire à être toujours plus productif et à gagner toujours plus d’argent. Peut-être que dans les périodes d’après-guerres mondiales, cette mentalité a permis la reconstruction de nos pays meurtris. Mais désormais c’est cette même pensée qui est remise en cause, car à l’origine de la crise financière et économique que nous traversons aujourd’hui. Faire toujours plus d’argent sur le dos des autres et acheter toujours plus de choses à des prix toujours plus bas, qu’importe la qualité, sont le genre de comportements qui nous ont incontestablement menés à notre propre perte.

Avec Internet, dernier pilier de la révolution industrielle, on peut dire que cette course au toujours plus, toujours moins cher a atteint son paroxysme. Grâce au web, pour trois fois rien, on peut monter une activité professionnelle, créer une boutique où vendre des produits, s’affranchir du coût de locaux physiques, de coûts de transports, avoir accès à de l’information gratuite… les possibilités de créer ou consommer en partant de rien sont nombreuses ! Ainsi dans les esprits, le web est synonyme de pas cher, voire de gratuit, et les utilisateurs ont du mal à accepter l’idée de payer un service dématérialisé. Paradoxalement, on voit de grands acteurs du web tels que Twitter posséder des millions d’utilisateurs sans avoir de modèle économique viable4. Dans un autre contexte, il n’est pas toujours facile de faire comprendre au grand public l’expertise requise derrière la conception et la maintenance de ces services web. On a tous rencontré ce stéréotype du client qui s’offusque devant le montant d’un devis de site web « alors que son neveu de quinze ans pourrait en faire de même ».

Mais au lieu de prendre le temps d’éduquer ces mauvais payeurs, on préfère chercher à faire de l’argent par tous les moyens tant que l’utilisateur ne s’en rend pas compte. On se tourne vers des modèles économiques à la limite de l’abus où l’utilisateur devient le produit : publicité sous forme de bannières, retargeting, revente de données, … C’est sur qu’en travaillant sur des projets basés sur de tels modèles économiques, on a forcément du mal à se sentir totalement bienfaisants envers l’humanité.

N’y aurait-il pas d’autres façons de faire de l’argent avec des procédés moins immoraux ? Ne sommes-nous pas justement en train de nourrir cette répulsion qu’éprouve l’utilisateur à payer ? Et si nous le traitions plutôt avec respect afin qu’il puisse comprendre ce que nous sommes en mesure de lui apporter ? Ça ne lui viendrait pas à l’esprit de ne pas payer les services rendus par son médecin, son maçon ou l’école de ses enfants, alors pourquoi cela devrait-il être différent pour les services web ?

Respecter l’utilisateur, c’est remettre l’humain au centre de nos process web, par des pratiques telles que l’UX design, l’ergonomie, l’accessibilité, le content design, … bref tout ce qui peut permettre la qualité de service. Celui qui utilisera nos services web avec plaisir et efficacité en saisira mieux la valeur ajoutée et sera plus enclin à payer.

Un des rares modèles économiques positifs à mon sens est le modèle freemium : proposer aux utilisateurs une version allégée en fonctionnalités suffisamment intéressante pour leur donner envie de passer à l’étape supérieure du compte payant. C’est le modèle des talentueux Mailchimp ou encore Spotify. Ce dernier comptabilise même plus de 15 millions de comptes payants5. Je suis moi-même une grande consommatrice de musique et j’avoue avoir totalement arrêté le téléchargement illégal depuis que j’ai souscris un abonnement payant à l’application. Son catalogue est plus que complet, on peut lire instantanément les morceaux, avoir des suggestions d’écoute par rapport à nos goûts ou s’abonner aux playlists de nos artistes favoris. Preuve que quand on mise tout sur la qualité de service, les utilisateurs sont plus prêts à vous payer qu’à cliquer sur des bannières de pub invisibles gentiment cachées par leurs adblockers.

« Attends je cherche une autre excuse… »

Chercher à être socialement utile dans son travail demande certainement plus d’efforts que faire simplement de l’argent. Mais le plaisir de faire de la qualité et d’avoir des retours positifs de la part des utilisateurs sont des bonheurs beaucoup plus inestimables. Au fond, satisfaire les autres, les aider, c’est ce qui fait de nous des gens biens et c’est ce qu’on cherche tous dans la vie, quoiqu’on en dise.

L’essentiel est de garder toujours en tête le respect des utilisateurs. La frontière entre le virtuel et le réel s’amenuise jour après jour et les deux mondes s’immergent l’un dans l’autre notamment grâces aux objets connectés. Ces nouvelles technologies sont très excitantes mais elles seront d’autant plus puissantes si elles sont utilisées pour servir l’humain et non le mettre en danger. Plus que jamais, il est important d’instaurer un web éthique, basé sur la confiance entre créateurs et utilisateurs, profitable pour tous sur le plan humain et, indirectement sur le plan financier également.

7 commentaires sur “Je fais du web, suis-je utile ?

  1. Nicolas Chevallier, le dimanche 13 décembre 2015 à 11:11

    Excellent article. Dans mon cas, un simple projet suite à une mauvaise expérience personnelle s’est transformé en business. Depuis 2007 Allogarage ( http://www.allogarage.fr/ ) aide les automobilistes à trouver un bon garage, et aussi aux bons garages de se faire connaître. Tous les jours nous recevons des mails d’encouragements d’automobilistes ou des retours de garages qui remplissent leurs ateliers grâce aux bons avis sur leurs garages (en fait grâce à leurs compétences et leurs honnêtetés !).
    Et je développe Selfgarage.org (http://www.selfgarage.org/ ) dans le même esprit de partage.

    Une satisfaction de travailler en se sentant utile pour la société !

  2. Fabien, le dimanche 13 décembre 2015 à 11:31

    Tout d’abord félicitations pour ta participation à 24 jours de web, c’est cool de voir une ancienne étudiante qui réussit ;)

    Et ensuite je suis ravi du sujet choisi qui me tient moi aussi très à coeur, c’est effectivement de notre responsabilité à tous de faire en sorte que le monde se porte mieux, et notre travail doit en être un vecteur. J’ajouterais à ton analyse que le soucis d’éthique ne doit pas non plus totalement nous brider, les clients « éthiques » ont souvent des budgets limités ou inexistants et nous devons nous aussi gagner notre vie, ma solution personnelle consiste à ne pas faire spécialement d’efforts commerciaux avec des clients « traditionnels » ou dont l’objectif principal n’est pas en accord avec mes convictions. Ces clients qui me font bien gagner ma vie me permettent du coup de baisser mes tarifs pour les clients éthiques, une sorte de redistribution des richesses ^^

  3. Nico, le dimanche 13 décembre 2015 à 11:40

    Un super pouvoir trop sous-estimé : l’accessibilité. Savoir que je peux permettre à des gens qui sont vraiment emmerdés pour sortir faire une démarche de la faire depuis chez eux est une grande source de satisfaction.

    Un autre point important si vous doutez de votre utilité : partagez vos connaissances/expériences. Ce n’est pas parce que vous avez vu je-ne-sais-quel expert publier un billet sur un sujet que la terre entière l’a lu et/ou compris.

    Même si votre projet est très modeste, dites-vous bien qu’il pourra inspirer d’autres personnes.

  4. Adeline Boizieau, le dimanche 13 décembre 2015 à 17:50

    @Nicolas Chevallier Merci de partager ton expérience personnelle! Au final, rechercher à être utile est intimement lié avec l’entreprenariat, l’innovation. On peut peut-être trouver cette démarche un peu naïve, mais je reste persuadée que c’est le genre de motivation qui peut mener loin. Aucun client n’aime être berné par la médiocrité de son fournisseur ou son prestataire, et il s’en rendra compte tôt ou tard… Il y a des professionnels d’autres domaines qui font un travail formidable, ont un savoir-faire de qualité et qui répondent à la demande des clients, mais manquent de visibilité et c’est ça qui les perd. Mettre nos compétences web à leur service c’est leur permettre de faire perdurer la qualité indirectement ;)

    @Fabien Merci, ça me fait super plaisir que tu commentes ici :) Tu as totalement raison, ce serait idiot de se brider sur les projets qui ont une vraie valeur ajoutée sous prétexte qu’ils rapportent moins d’argent. Quand on est motivé par un projet qui nous fait du bien, on s’investit plus et ça nous apporte aussi « moralement ». Si on ne travaille que sur des projets dans lesquels on ne croit pas du tout je ne vois pas comment on peut être très efficace, et donc rentable au final. La réalité c’est qu’on ne peut pas toujours bosser sur des projets éthiques mais ils sont essentiels pour être bien dans ses baskets… J’aime bien ta démarche ;)

    @Nico C’est vrai qu’on considère souvent l’accessibilité comme un truc barbant qui ne sert que pour une partie minoritaire des utilisateurs. Mais comme tu le dis le web a vraiment un rôle à jouer dans les situations de handicap (qui nous concernent ou nous concernera tous, j’attends d’ailleurs de voir si nos générations connectées s’en ficheront encore de l’accessibilité à 80-90 piges…). Aujourd’hui c’est beaucoup moins compliqué de rendre accessible un site qu’un lieu.

  5. Frank Chopin, le dimanche 13 décembre 2015 à 20:15

    Très bel article Adeline !!

  6. Skalski Thibaut, le lundi 14 décembre 2015 à 12:04

    Super article !
    Je vais totalement dans ton sens en essayant de remettre l’humain au centre de la table :)
    C’est dans cette vision que j’essaye de mettre au service mes compétences web au service de ce noble moment qu’est le repas entre amis?

    http://www.lapartdugateau.fr

  7. Jeremy, le mardi 15 décembre 2015 à 08:44

    Ce qui fait qu’on va lire cet article jusqu’au bout, c’est qu’on s’y retrouve tous ! Je compare ça un peu à la rédaction web, écrire sans avoir vraiment quelque chose d’intéressant sur le coeur se ressent. C’est mieux quand on a a faire à un passionné. Dans un projet web, cest pareil, si c’est pour créer dans le but unique de faire de la tune, l’utilisateur final le ressent.

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