“Creative developer” , quézako ? 

— Tu fais quoi dans la vie ?
— Je suis creative developer.

Mamie — Euh ? Quoi ?
Moi — Bref, je fais de l’informatique.

Recruteur 1 — Ouais, tu fais du front en gros ?
Moi — Oui mais pas seulement ! 😐

Recruteur 2 — Super ! Tu as vu la dernière installation interactive de xxx ?
Moi —  😍😍😍😍😍

Creative developer/technologist, interactive developer, sont des termes de plus en plus utilisés. Quelle en est la signification ?

Aujourd’hui, le numérique a pris une place essentielle dans le processus marketing d’un service, d’un produit, d’une infrastructure. Attirer un utilisateur, mais surtout conserver son attention sont deux choses primordiales. On entend tout le temps parler de taux de rebond, de taux de clic. Dans une page Web, la mesure est passée du pixel à la seconde. En effet, il est tellement facile de fermer un onglet ou de toucher un bouton retour.

Avec l’arrivée des « digital natives », les attentes sont de plus en plus hautes. Toutes ces problématiques doivent impacter la chaîne de production d’un service web de manière linéaire. Que ce soit dans la conception ou dans la production, chaque étape est garante de la qualité et la pertinence du produit ou service créé.

Une histoire de spécialité

À la base, nous sommes développeur·euse·s. Nous manipulons du code pour créer des services (site web, application, borne interactive…). À ce terme s’ajoute une notion de spécialité, comme un médecin peut être psychiatre, dentiste ou encore dermatologue, un développeur maîtrise différents langages avec un niveau d’expertise variable. Son expérience lui permet aussi de définir les bons systèmes à mettre en place et de les chiffrer.

L’évolution constante des technologies impacte ces spécialités. Tout d’abord, un développeur se définissait par son langage de prédilection. Cependant, en 5 ans à peine, une technologie peut tomber aux oubliettes et il faut donc changer sa spécialité. Ajoutons à cela le fait que de plus en plus de développeurs se sont retrouvés multi-langages.

On a donc commencé à parler en terme d’expérience (de junior à senior/lead) et de compétences (liste des technologies maîtrisées). Pour les services web, deux familles de compétences se sont imposées : Front-end pour la partie interface avec l’utilisateur et Back-end pour la gestion des données. Rien n’empêche cependant de rassembler des compétences dans les deux domaines (Full stack).

Nous voilà déjà face à de nombreuses possibilités. Mais le monde du Web ne s’arrête jamais d’avancer et une nouvelle notion est apparue ces dernières années : « et si le développeur n’était pas que technique ? » 😱

Pourquoi ne pas faire participer à la réflexion visuelle les développeurs dont la culture et la veille permettent une connaissance de ces nouveautés ?

En effet, les connaissances d’un développeur acquises par ses études ou son expérience ne sont généralement pas que techniques. On entend encore trop souvent la phrase « tu n’es pas graphiste ». Ajouter une connaissance technique dès la conception du projet permet aussi de valider la faisabilité des concepts proposés.

Designers et développeurs doivent agir en équipe, et sans seulement passer un relai. L’échange et les retours permettent d’améliorer la qualité et la rapidité d’exécution.

On parle beaucoup aujourd’hui de design émotionnel et celui-ci passe par l’immersion de l’utilisateur. Les technologies web permettent la création de site, d’applications mobiles intégrant de la réalité augmentée ou virtuelle ou bien même des installations physiques comme des bornes connectées. Toutes ces possibilités amènent de nouvelles interactions pour l’utilisateur et de nouvelles façons de créer pour les développeurs. Ils sont impliqués de plus en plus tôt dans la réalisation d’un projet et acquièrent un panel de compétences bien au-delà de la réalisation technique.

Le mouvement est une partie importante de ces évolutions. Le travail des animations ou des réactions aux actions de l’utilisateur devient plus important. Le développeur se voit attribuer une tâche créative dans la réalisation de ces éléments.

On obtient donc un développeur, concepteur et créateur visuel et on arrive naturellement aux termes de creative developer/technologist.

Dans ces nouveaux processus de réalisation, la recherche est fondamentale. De nombreuses agences et entreprises dégagent de plus en plus de temps et de moyens pour la recherche & développement (R&D) et mettent en place des « labs ». Le creative developer prend part à ces enchaînements de prototypages et d’expérimentation. Sa polyvalence graphique lui permet de réaliser des concepts visuellement attractifs afin de faire valider plus aisément ses idées. Les qualités en communication sont aussi utiles pour la présentation des prototypes.

Généralement, un creative developer a besoin de connaître les technologies de développement front-end (HTML, CSS et JS). Node.js permet de mettre rapidement en place des systèmes nécessitant des interactions avec le serveur. Il doit faire preuve d’une sensibilité artistique avec un goût pour les animations et l’interactivité impliquant parfois des connaissances en modélisation 3D. Les créations graphiques numériques nécessitent aussi des compétences en mathématiques et du fonctionnement du pipeline de rendu des navigateurs et des cartes graphiques.

Sa principale qualité reste la polyvalence, il ne faut pas se fermer sur une technologie qui peut disparaître (👋 Flash) et rester en alerte des nouveautés.
Être creative developer est une surcouche applicable sur des compétences techniques variables.

Cependant il est facile de dire qu’il faut tout maîtriser mais dans les faits, ce n’est pas le cas.  Déjà, parce qu’on ne maîtrise jamais rien, tout évolue. Ensuite, il ne faut pas tomber dans la connaissance partielle de tout sans aucune spécialisation. Le métier est jeune mais il existe déjà différentes spécialités : IoT (Internet Of Things), 3D, animation 2D… Heureusement, nous ne sommes pas seuls, être en équipe permet d’en partager plusieurs.

Pour résumer, voici quelques citations entendues ou lues de creative developers :

  • I like doing things that makes non coders go WOW (j’aime faire des choses qui font dire WOW aux non-développeurs ;
  • Je participe à la réflexion créative ;
  • Intersection of web, mobile, applications, and art (à l’intersection du web, du mobile, des applications et de l’art.

Interview de William Mapan, Creative Developer chez Make Me Pulse (MMP) à Paris

Quel est ton parcours ?

J’ai fait un DUT Service et Réseaux de Communication (maintenant renommé MMI) à Blois.
Comme un gros boulet, j’ai loupé les inscriptions aux Gobelins en fin de DUT.
Du coup, j’ai travaillé un an dans une petite boite sur Paris puis j’ai rejoint les Gobelins pour y faire une licence en 2011.
Tout de suite après ça, je suis parti 2 ans à Londres dans une boite de prod : UNIT9. Puis revenu à Paris où je suis maintenant chez MMP.

Penses-tu qu’un creative developer est plus jugé sur ses réalisations ou ses études ?

Définitivement les réalisations. Faire une bonne école c’est cool, faire des bons projets, c’est mieux. Avoir une école qui te permet de faire de beaux projets, c’est encore mieux. 😉

À quelle distance te trouves-tu des designers/directeurs artistiques dans ton agence ? Quelle est la fréquence de vos échanges ?

Je ne sais pas si c’est commun, mais chez MMP on bosse « en squad » sur les projets. La squad va se composer au minimum d’un producer, un directeur artistique et un développeur. On essaie au maximum de rapprocher les gens au sein de la squad pour favoriser les échanges et éviter des allers-retours inutiles par mail. Au final, je ne suis jamais loin du directeurs artistiques avec lequel je bosse sur un projet.

À partir de quel moment interviens-tu dans un projet/appel d’offre ?

C’est variable et ça dépend du projet et du client. Globalement j’interviens avant que le projet ne commence pour estimer la faisabilité et échanger sur les idées. Puis on me retrouvera jusqu’au bout : la mise en prod.

Es-tu toujours le réalisateur de tes idées/prototypes ?

Oui. C’est un peu l’avantage d’être creative developer. 😉

Lors d’un projet, participes-tu aux réunions avec les clients ? As-tu un impact sur la réalisation des maquettes ? Es-tu force de proposition ?

Je pense qu’être creative developer, c’est justement ne pas se cantonner à la production. On touche un peu à tout et on est capable d’être pertinent sur d’autres sujets que le développement et parfois proposer des solutions auxquelles d’autres n’auraient pas pensé.

Une polyvalence recherchée

Dans les domaines du marketing, de l’art, dans les agences de pub et sur des projets de promotions de produits et/ou de jeux, l’implication d’un ou plusieurs creative developers est de plus en plus courante. Celle-ci reste souvent rattachée au monde du luxe ou aux projets marketing aux budgets importants. Les musées font aussi partie des précurseurs et parviennent (avec des budgets moins importants) à réaliser des installations numériques. Par exemple, au moyen de marathon créatif.

La démocratisation du métier suit l’évolution des technologies qui l’accompagne.

Le mouvement est en marche, de plus en plus d’entreprises mettent en place du temps pour de la R&D ou une unité de développeurs/designers consacrée à cela (Lab).

Un site est conçu en termes d’expérience pour un utilisateur. Le client se voit construire un projet web, physique ou mobile en fonction d’un besoin. Nous sortons du cadre d’une attente déjà chartée et définie, ce qui implique plus de conception et de possibilités.

L’une des technologies créatives les plus en vogue est le WebGL. Celle-ci permet l’intégration de la 3D dans le Web à travers l’élément HTML5 <canvas>, ainsi aucun plug-in n’est nécessaire. De nombreuses nouvelles interactions sont possibles et l’utilisateur se trouve tout de suite immergé dans la réalisation.

Actuellement, l’utilisation principale réside dans le support marketing d’une campagne pour un service, un film, un jeu ou un produit de luxe. Cela représente en général une cible très digitale. Une « expérience WebGL » permet de raconter une histoire, de créer un lien avec l’utilisateur sans téléchargement ou installation de sa part.

Tout cela restant assez jeune, les créations produites font preuve d’originalité au yeux des utilisateurs. Le plus souvent accompagné d’interactions ou d’une touche de gameplay, cet apport marketing se tourne vers de nouveaux domaines (tourisme : visite d’un lieu, historique, numérique, science). Des systèmes de production de plus en plus concrets sont mis en place et les ressources sur la technologie se précisent.

Un développeur créatif est un atout sur ces projets mais le reste de l’équipe est tout aussi important bien sûr 😗. Seul hic, la puissance des ordinateurs afin d’optimiser l’expérience.

Voici quelques exemples de sites WebGL :

Visualisation de la lettre A en 3D, avec des particules
Modèle 3D pour WebGL

Comment devient-on Creative Developer ?

Ces dernières années, de plus en plus de formations proposent des cursus alliant développement, design et conception. Les Gobelins ou Hetic sont deux écoles proposant des formations en alternance accessibles en Bac +2 correspondant à ces critères.

Jusqu’à présent, l’autoformation était majoritaire dans le domaine du développement créatif. Depuis une formation en vidéo, en design ou en développement, l’apprentissage se fait par des projets personnels, des échanges et de la veille. Il est compliqué d’être exhaustif sur les formations possibles, il faut privilégier la diversité des cours dans divers domaines numériques.

En post-Bac, les DUT Métiers du Multimédia et de l’Internet sont un excellent départ.

Par la suite, il est important de montrer ses capacités créatives et techniques par un portfolio ou bien le partage de ses créations sur les réseaux. La communauté des creative developers organise de nombreux événements, physiques ou digitaux qui permettent d’apprendre mais aussi d’agrandir son réseau.

Quelles sont les possibilités d’évolutions ?

Creative developer est un terme jeune (surtout en France) mais des seniors sont déjà confortablement installés dans ce domaine.

Les évolutions constatées suivent celles du métier de développeur mais aussi de designer web, plus on gagne en expérience plus la partie conception/brief client devient importante et la partie exécution diminue.

En tant que junior, de nombreuses agences proposent des postes de creative developer/technologist qui se trouveront être seulement cantonnés à du développement front-end/intégration. Il faut savoir anticiper les possibilités d’évolution et ne pas hésiter à annoncer les missions que l’on souhaiterait faire. La notion du développeur portant des idées graphiques n’est pas encore installée dans toutes les têtes.

Pub vs Open source

Développement et marketing sont deux domaines liés et pourtant très différents en termes de communauté. L’alliance des deux est plutôt intéressante.

Comme dit précédemment, le domaine des technologies créatives est toujours en période de recherche. Même si des productions très qualitatives sont réalisées, de nombreuses choses restent à expérimenter. Dans cette optique, la communauté est basée sur l’open source et le partage de connaissances. De nombreuses ressources sont disponibles en ligne, articles, librairies d’aide au développement, cours… Tous ces éléments permettent de mettre en place des processus de production communs.

Un Slack (creative-dev.slack.com) a été mis en place et de nombreuses inspirations sont disponibles sur des sites tels que CodePen ou Shadertoy. La communauté se veut active et ouverte, ce qui lui permet de plus en plus de reconnaissance. Des rencontres physiques existent aussi au travers de salons, de conférences ou par ville.

D’un autre côté, un système très inspiré du marketing s’est mis en place.

Un creative developer est vu comme un artiste avec une popularité, une reconnaissance. Il se vend lui et ses compétences, son appellation « creative » en est la première étape. Les réseaux sociaux et son portfolio sont la deuxième étape pour faire connaître ses réalisations et pouvoir proposer ses innovations créatives. Ces dernières années, des systèmes tels que les christmas experiments (calendrier de l’avent d’expériences interactives) aident aussi à faire connaître le métier et les possibilités d’innovation des sites web.

Les projets aussi ont droit à leur promotion avec l’apparition d’un système de récompenses (awards) très similaire à celui du cinéma. Des juges votent et élisent le site du jour, du mois, sur certains critères. Les sites The FWA, Awwwards, CSS design awards et hoverstates font partie des plus populaires. Ce concept permet la promotion du projet, à travers une meilleure visibilité, mais aussi de l’agence qui en est à l’origine. Ces sites deviennent des bases de données d’inspiration très utiles.

Le piège de cette recherche de reconnaissance est l’oubli de la cible principale du projet et la perte de pertinence dans la réponse au client. Celui-ci ne doit pas être réalisé dans l’optique d’avoir un award mais pour répondre à une demande.

Conclusion

Contrairement aux idées reçues, la créativité n’est pas réservée au designer. Au contraire, la polyvalence est même un plus aujourd’hui et cela va dans les deux sens. Un designer ayant des notions de développement peut réaliser de meilleures maquettes et accélère ainsi les temps de réalisation. Un motion designer peut par exemple créer des scripts pour ses animations. Un développeur peut être créatif et travailler sur les animations, les interactions utilisateur. L’important est de ne pas s’enfermer sur une technologie, de toujours évoluer. Être créatif c’est prendre part au projet dès le processus de conception, apporter innovation et interaction.

De plus en plus, de formations s’adaptent pour ces nouveaux profils. L’auto-formation reste également un très bon moyen d’élargir son champ de compétences. La dernière étape, déjà bien entamée est la reconnaissance de ces profils par des métiers et des missions adaptées.

Sur ce coup là c’est à nous tous de jouer !

3 commentaires sur ““Creative developer” , quézako ? 

  1. STPo, le jeudi 7 décembre 2017 à 10:46

    Ça fait un petit moment que je vois passer des profils de creative developers et je me demandais quel type de parcours menait à cette expertise : merci donc pour cet article instructif. Ça me rappelle beaucoup l’époque de Flash, où le type d’expériences immersives que tu mentionnes était monnaie courante (et pas seulement dans le domaine du luxe). Ce genre de sites est totalement tombé dans l’oubli pendant dix ans, mais avec la maturité des technos web on assiste à leur retour, et je crois que c’est une bonne chose pour notre médium (même si les grincheux regretteront une gadgétisation outrancière).

    Je reste toujours surpris par ces profils souvent très techniques qui convoquent des compétences parfois éloignées de leur spécialisation initiale, comme l’animation, le graphisme, l’identité visuelle ou l’architecture de l’information. À l’époque de Flash il existait des sous-profils spécialisés (animation, développement, etc.), je ne sais pas si de telles catégories se redessinent aujourd’hui.

    Je me souviens aussi que tous ces sites coûtaient affreusement cher. J’imagine que c’est toujours le cas, voire que ça a empiré avec la pénurie de développeurs JS… à quand une nouvelle bulle ?

  2. Anne-Sophie Tranchet, le lundi 11 décembre 2017 à 10:34

    Merci pour cet article ! Je découvre totalement cette branche de métier, je trouve ça très intéressant !

  3. Remi Grumeau, le mardi 12 décembre 2017 à 18:00

    Merci pour cet article, qui me fait pas mal réfléchir et est peut-être la réponse à ma question depuis 2 ans : « Nan mais en vrai, c’est quoi mon job ? ».

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