Parcours d’une autodidacte du web

Ma première pensée pour le web remonte à 1998. Il y a 21 ans.
Une première formation absolument médiocre de création de site web m’a légèrement dissuadé de continuer. Manque de maturité également sur le projet. Mais finalement l’idée demeurait bien ancrée dans un coin de ma tête puisque en 2011, je reviens à la charge. Et cette fois-ci c’est la bonne. Le web ne balbutie plus et offre à ma curiosité et à mon appétit toutes les ressources pour me former, et la bibliographie s’est depuis 1998 considérablement enrichie. Ensuite il n’y a plus qu’à mettre les mains dans le cambouis et à apprendre sur le tas, en faisant des sites, et encore des sites, et toujours des sites.

Mais voici mon histoire…

Premiers contacts avec l’informatique

Dans les années 80, je suis à l’école primaire et l’un de mes frères, adolescent, est déjà mordu d’informatique. Il va passer toutes ses économies dans l’acquisition d’un ordinateur Dragon. A l’époque il achète des petits magazines remplis de codes informatiques qui permettent de programmer des jeux vidéos bluffant tels que « Snake”, “Space Invadors” ou “Pong”.
Notre activité commune est alors de taper pendant des heures voire des journées entières ce code totalement nébuleux qui, une fois validé, nous permettra de jouer pendant quelques heures avant de recommencer à programmer un nouveau jeu. Je passe sous silence les heures passées à rechercher les erreurs lorsque le code ne fonctionnait pas du premier coup. Déjà à l’époque le point-virgule, la virgule ou l’espace manquant nous pourrissaient gentiment la vie.

Série "L'obscurité du dehors" - Christelle PlessisDeuxième contact au collège. En rang d’oignon, par classe nous pénétrions dans l’antre mystérieuse d’une bête énorme, la salle informatique, monstre glouton aux mille écrans, à la puissance de calcul phénoménale, capable de cracher autant d’opérations à la minute que le plus petit de nos smartphones d’aujourd’hui.

A côté de cela je rêvais de devenir danseuse ou comédienne, et j’écrivais des poèmes. Une sorte de littéraire geek déjà promise à toutes les orientations les plus absurdes.

Commerce, marketing, intérim et autres joyeusetés

Après un parcours classique de bonne élève qui ne la ramène pas trop – allemand seconde langue et latin, 1ère S, terminal C -, je me retrouve à l’aube de mon bac sans avoir la moindre idée de ce que je veux faire. J’ai 17 ans, des envies contestataires dans un milieu plutôt traditionnel, les carrières artistiques n’y sont pas des carrières et le travail une chose “sérieuse” qui permet de fonder un foyer et de préparer sa retraite. Ici on ne rêve pas et on se tient droit.
Je décide donc après l’obtention de mon Diplôme Universitaire en Techniques de Commercialisation de partir une année en Angleterre pour parfaire mon anglais et surtout quitter le domicile familial. Sérieuse tout de même je vais obtenir mon Bachelor in Business Administration dans l’une des universités de la très septentrionale ville de Hull, yes indeed, et découvrir la vie de campus à l’anglo-saxonne. Des étudiants du monde entier, associations et pubs au sein de l’université, vie communautaire dans des maisons remplies d’étudiants en colocation, soirées gigantesques et « after« , « rave party » et « gravy sauce ». Quatre kilos dans les dents en un an à coup de toasts au cheddar et pintes de Guiness.

Retour douloureux à la vie française

Je reviens en France éprise d’indépendance. Je sais ce que je ne veux pas faire mais je ne sais toujours pas ce que je veux faire “quand je serai grande”. Je tente quelques concours sans conviction, ce qui doit se sentir étant donné que j’en rate le même nombre. Je m’inscris alors avec peine dans la faculté d’anglais de ma ville natale et retourne “avec joie” dans le cocon familial. Campus en préfabriqué dans la belle ville de Saint-Etienne, et vie étudiante moribonde sans les amis restés ailleurs.

Premiers boulots et vie d’artiste

Saint-Étienne à cette époque palpite d’une vie artistique assez incroyable. Un centre dramatique national, une école des Beaux-Arts, une profusion de théâtre, bars avec concerts, ateliers d’artistes, le coût de la vie dérisoire transforme la ville en un bain bouillonnant de création. Je me replonge dans mes premières amours, théâtre et écriture, et vais passer quelques années à monter des pièces de théâtre, jouer dans d’autres, créer des lectures vivantes avant la grande mode des lectures publiques, évoluer dans un milieu rempli de funambules, désaxés, clowns et écorchés, génies et magnifiques baroudeurs, amies et amis artistes.

Il faut aussi casser sa croûte, on essaie de me caser, mon second frère officie à cette période dans une fabrique de tuyau de gaz. Il me propose une mission d’enrouleuse de tuyaux, sur le papier huit heures par jour pour deux semaines. Je vais y rester plusieurs mois, à travailler à la chaîne en fixant l’immense horloge dont l’aiguille des minutes paraissait bloquée. Debout dans les émanations de colle à observer les anciens, des décennies passées dans ces conditions, le corps pété et la tête dérangée. J’ai la chance d’avoir fait quelques études, de ne pas être condamnée à des boulots d’usine. Je dois arrêter avant de devenir aliénée.

À la radio un jour, j’entends une annonce pour un boulot de secrétaire. Pas totalement mon profil mais il faut que je me sorte de là. Je passe un entretien étrange, découvre sur place que le poste est en réalité un poste d’assistante marketing. Belle boîte dans l’industrie, tout petit service marketing – mon responsable et moi – et là je vais apprendre mon premier métier avec le meilleur supérieur hiérarchique qui soit, me donnant des responsabilités, confiant dans mes capacités, attentif à mon bien-être et à mes conditions de travail. Pierre Ellow est suédois, peut-être une explication à sa vision du travail et des rapports de hiérarchie, qui sait ?
Je reste deux ans dans l’entreprise jusqu’au licenciement économique, l’activité baissant, le service marketing est le premier à sauter.

Je décide alors de faire une formation dans la création de sites web, Frontpage me voici ! Deux semaines d’une formation médiocre ne feront pas de moi une webmaster, le métier est jeune, les formations peu sérieuses, et j’ai envie d’explorer d’autres pistes.
Je deviens “psychologue de terrain”, c’est à dire barmaid dans un pub anglais, tout en développant des projets artistiques et recommençant à prendre quelques photos en argentique.

Durant ces années passionnantes, j’explore le monde de l’entreprise, la vie d’artiste ne payant pas beaucoup je deviens intérimaire et vais louer mon expérience à de nombreuses entreprises : dans l’industrie et le service, assistante commerciale, communication, administrative, opératrice de saisie parfois, opératrice d’appel de temps en temps. De multiples entreprises, de nombreuses manières de fonctionner, toujours la même violence latente dans le management. A cette période j’apprends beaucoup sur l’être humain, la flexibilité, la compétence et l’incompétence, et je peaufine ma volonté atavique d’indépendance.

Le saut dans le vide et la plénitude du risque

Un déménagement plus tard, des horizons bouchés de la Loire minière à l’espace lumineux des bords de l’Atlantique, le chemin s’éclaire et les méandres des premières années commencent à prendre un sens. J’adopte un nouveau continent, j’arrive sur une île ancienne et y jette l’ancre, je choisis un endroit et ne subit plus un espace choisit par d’autres, et cela fait toute la différence.
Je m’éloigne un temps de la communauté du théâtre, raccroche mon appareil photo autour de mon cou, travaille mon œil. Nous sommes en 2005, le monde du web a lui aussi mûrit, je commence à reprendre l’envie de travailler dans ce domaine. Mais nous sommes encore à l’ère de la connexion via modem qui grince et craquelle, limitée à seize heures par mois. Difficile dans ces conditions de se former correctement.

Je construis mon univers, deviens une « demoiselle de Rochefort », conçoit des expositions photographiques, rencontre des artistes. Puis en 2011, le temps est venu, tout est aligné pour que je me lance enfin dans la carrière de webmaster. Et j’attaque par le métier le plus créatif qui soit : intégratrice web.
Je me plonge avec joie dans les délices du HTML et du CSS, apprend à développer des sites avec l’aide des CMS WordPress et Prestashop, et trouve mes premiers clients, patients et amicaux, pour être les cobayes de mes imperfections et tâtonnements.

Au départ je fais tout, et il y a clairement des étapes du processus que je maîtrise moins bien. Je sens qu’il est préférable de travailler avec d’autres, pour me permettre de me concentrer sur ce que je préfère.
Un ami travaille lui aussi dans le domaine du web, Philippe Caillaud est référenceur et grâce à lui, je vais pouvoir devenir une webeuse qui travaille en réseau. Il me fait entrer dans le réseau Plus Agiles, une toute petite communauté de gens qui travaille dans la com’, le web, la logistique, le juridique,… et qui partage tous la même vision des rapports humains dans le travail. « Bienveillance », ce mot à la mode, mais qui là se concrétise, bonne humeur et professionnalisme, j’adore. Je développe des amitiés professionnelles fortes, apprend à travailler à plusieurs sur les projets, me délecte des collaboration avec mon amie designeuse graphique Catherine Barradeau. Le président Jean-Christian Rivet me catapulte également formatrice, lui sait déjà que je peux le faire, moi je ne comprends pas le risque qu’il prend en me faisant confiance, terrorisée j’accepte quand même, quatre ans après je dois dire que j’adore ça.

Intégratrice, puis ergonome, UX designer, référente qualité

La découverte des livres d’Amélie Bouchet7 m’ouvre de nouvelles perspectives, ergonomie Web, analyse des interfaces, compréhension de l’humain et cognition, appréhension du cerveau humain, prise en compte des utilisateurs. De fil en aiguille je me forme à l’UX design, en lisant beaucoup, en suivant les formations de l’Interaction Design Foundation, en fréquentant les WordCamp, Paris Web et les UX Days.
Les préfaces des livres que je dévore sont parfois signé Elie Sloïm, fondateur d’Opquast. Ça m’intrigue, je vais alors sur leur site, et me certifie en 2017, puis devient Référente formatrice qualité web en 2019, il y a quelques semaines.

Aujourd’hui je me cherche encore, pour ne jamais arrêter d’explorer de nouvelles pistes et acquérir de nouvelle compétences. Je participe à de nombreux projets de conception de sites web, suis formatrice dans quatre écoles, fais partie de trois réseaux, adore rencontrer les gens qui font le même métier que moi.
Je suis une enthousiaste du web, et pour avoir connu beaucoup d’autres métiers et rencontré des tas de travailleurs qui souffrent, je pèse chaque jour la chance d’être libre et d’adorer ce que je fais.

Comme le web n’est pas toute ma vie, même si parfois les heures s’accumulent, je continue et affine mes projets photographiques. Et prend part de temps à autres à des stages de théâtre au sein du merveilleux Théâtre de la Coupe d’Or de Rochefort. Et j’écris aussi.

Cet article est illustré par quelques-unes de mes photos. Vous pouvez en découvrir un peu plus sur mon site web de photographe – qui est ancien et donc imparfait.

Conclusion

Mon ami Goulven Baron me disait dernièrement,

Fais un retour d’expérience sur ton parcours”.
…bon… tu crois ?”.
Oui ton parcours est atypique, c’est intéressant !
Ah bon ?”.

Alexandre Jubien ajoutait

Tu sais des profils comme le tien, ce n’est pas courant…”.

Ils m’ont fait réfléchir. Je me suis dit alors que ce parcours particulier et très peu académique, qui nourrissait plutôt mon syndrome de l’imposteur, était finalement une richesse à revendiquer.
Alors je revendique !
En espérant que ce témoignage très personnel résonnera chez certains d’entre vous.

J’aimerais terminer sur quelques réflexions et citations qui me sont chères.
Tout d’abord je pratique l’amitié à forte dose et je ne peux travailler qu’entourée de personnes que je respecte, qui m’inspirent et qui m’amusent aussi. En nommant mon agence Qokoon, naturellement je retrouvais l’idée d’une enveloppe protectrice propice à la création et au travail en milieu protégé. Tout cela pour mieux s’ouvrir sur le monde.
J’ai toujours pensé que refuser et dénoncer l’humiliation, les mauvais traitements et les fonctionnements absurdes étaient le meilleur service à rendre au milieu du travail et à nos collègues.
Comment croire sérieusement que les gens travaillent mieux sous pression dans une atmosphère toxique ? En tous cas je ne l’ai jamais personnellement vérifié dans aucune des entreprises pour laquelle j’ai travaillé.

« Je ne suis malheureux que lorsque je vais contre ma nature. »
Charles-Ferdinand Ramuz

Cette citation du poète suisse que m’a fait découvrir mon compagnon, est devenu une phrase essentielle que je répète dans les périodes de doute. Je vous la conseille. Elle est particulièrement pertinente et efficace.

Une dose de positive colère et d’enthousiasme réaliste est un moteur puissant pour moi depuis toujours, et bannir les phrases comme « C’est compliqué », « c’est difficile » ou même « c’est impossible » modifie de manière drastique notre petit dialogue intérieur. « Essayons et on verra bien… » me parait être une formule plus constructive.

Et pour finir avec le poète,

« Il ne faut pas vouloir être au-dessus des choses, il faut être dedans. Il ne faut pas vouloir savoir pourquoi on vit, il faut seulement vouloir vivre. Vis tant que tu peux et ce sera bien. »
Charles-Ferdinand Ramuz

Merci amis de travail : Catherine, Claire, Goulven, Jean-Christian, Philippe, Alexandre, Olivier, Éric, Évelyne, Vincent, Pascal, Christian, Sofiane, Nicolas et tous les autres, mes élèves également croisés depuis quatre ans, et tous les gens rencontrés au fil du chemin qui m’ont fait grandir et m’ont dit « Vas-y ! ».

Légendes des photos

  1. Salle 3 – Série L’obscurité du dehors – Hommage à Cormac MacCarthy
  2. Lianes – Série Mouvement – Danse
  3. Mise en abime – Série De le poussière
  4. Totem atlantique
  5. Sans titre – Série Ashes to ashes
  6. Abeille – Série Radiographie d’une maison – projet et exposition sur la Maison Pierre Loti
  7. https://www.eyrolles.com/Accueil/Auteur/amelie-boucher-81447/

Mur de mon bureau aux diverses inspirations. « Qu’avez-vous fait de vos illusions ? » comme un appel à ignorer les tueurs de rêve.

2 commentaires sur cet article

  1. J

    Jérémy, le mardi 10 décembre 2019 à 11:06

    Merci pour ce joli retour d’expérience.
    Nous sommes nombreux dans le monde du web à présenter des parcours atypiques, en tant qu’autodidactes, après avoir un peu louvoyé. Et effectivement, parfois cela peut faire que l’on ne se sent pas légitimes. Pourtant ces différences de parcours sont autant de richesses… Lire des témoignages comme celui-ci fait un bien fou !

  2. E

    EVELYNE RIVET, le mardi 10 décembre 2019 à 15:52

    Christelle, plus je te côtoie, plus je te découvre et plus je suis admirative de ta richesse… Quelle nouvelle facette vas-tu laisser filtrer lors de notre prochaine rencontre ? Merci

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