Reconnaître et mettre fin à ton burnout

Il est 3 h du matin dans la nuit du 10 août 2013. Je fais semblant, mais en réalité, je ne dors pas. Impossible de dormir quand on fait la code review de son propre code dans sa tête, comme un gros taré. Tout à coup, je me rends compte d’un problème majeur dans l’architecture de mon application. Je pète un plomb ! J’hurle, et c’est panique à bord. Je sors du lit en roulant sur ma copine, et je cours comme un athlète vers mon PC. Ce jour-là va être un magnifique samedi ensoleillé à Lyon. Je vais bosser pendant 12 h d’affilée. C’est le stress qui me tiendra éveillé. Bordel, comment j’en suis arrivé là ?

Genèse

Pour comprendre ce qui m’arrive, retournons légèrement en arrière. Un mois et demi plus tôt, c’est frais comme un gardon que j’arrive à mon tout nouveau travail. Malgré la chaleur de ce 1er juillet, l’accueil est glacial et les visages fermés. Mon manager me fait venir dans une salle et m’explique que ma première mission est un projet de haute importance. Je suis dans une petite agence, mais c’est pour un énorme client dans l’alimentaire. Le périmètre du projet est très ambitieux, et les délais le sont tout autant. Pire, je vais devoir travailler « en autonomie » dessus.

Je ne comprends pas trop ce qu’il se passe. Je m’installe à ma place. On m’envoie alors les spécifications qui ne font que deux paragraphes. Mais ce sont deux paragraphes qui viennent tout droit des enfers. Au milieu de la journée, je décide d’aborder un de mes nouveaux collègues. Il m’explique que c’est « contre l’avis de l’équipe » que ce projet a été accepté avec ces délais absurdes. Il ajoute, sourire aux lèvres, que « maintenant qu’une rockstar s’en occupe » il ne devrait pas avoir de problème.

Wait… what?

Le piège se refermait sur moi. Les bases parfaites pour un burnout étaient désormais ancrées fermement au sol. Je me rends compte que tout ceci est destiné à forcer une rockstar à faire ce foutu projet. Le problème c’est que je ne suis pas une rockstar.

Tu n’es pas une rockstar

Avant de continuer, discutons ensemble de tout ça cinq minutes. Tu es particulièrement concerné·e par le burnout car dans ton domaine la culture de la rockstar est omniprésente. On t’a inculqué·e cette culture du héros. Cette culture du hacker qui fait tout tout seul. T’es censé·e être un ninja, un gourou, un jedi ou une autre connerie du genre. Tu es censé·e coder chez toi tous les jours sinon t’es pas un·e vrai dev. C’est tellement loin dans ton cerveau que ça te crée des angoisses folles.

Des angoisses qui se transforment en trop connu syndrome de l’imposteur. Si le burnout est un incendie, le syndrome de l’imposteur est de l’essence. Tu n’es pas une rockstar. Et cette réalité te pousse à bosser comme un·e taré·e pour y échapper. T’essayes d’atteindre des objectifs, atteignables seulement en faisant des heures pas possibles. À force, il devient normal de travailler autant. Et cette situation devient vraiment dangereuse quand tu prends le rôle du sauveur.

Tu connais le triangle de Karpman ? Si tu ne connais pas, c’est ton jour de chance. Il s’agit d’un scénario relationnel entre deux personnes capables de jouer alternativement trois rôles. La victime, le persécuteur et le sauveur.

La communication est compromise quand un groupe décide d’adopter ces rôles. La notion super importante c’est que toutes les parties ne se rendent pas compte qu’elles sont dans ce triangle de l’enfer. On ne va pas rentrer dans les détails de tout ça. Ce qui va t’intéresser c’est le rôle du sauveur.

Tu n’es pas un sauveur

Prendre le rôle du sauveur c’est prendre une autoroute allemande vers le burnout. Quand tu es là-dedans, tu ne te rends plus compte de rien. Tu fais la course avec les deadlines et coté passager ton syndrome de l’imposteur te hurle dessus. Et soyons clairs, ça va te rendre barjo.

Si je t’explique tout ça c’est qu’il y’a une bonne raison. La meilleure façon de ne pas faire un burnout est d’éviter de rentrer dans une situation de burnout. Et pour ne pas rentrer dans cette situation, il faut savoir la reconnaître. Reconnaître quand on te demande des choses infaisables. Reconnaître quand tu as pris un rôle malgré toi dans le triangle de l’enfer. Si tu arrives à reconnaître tout ça, tu vas réussir à prendre du recul.

Si tu arrives à prendre du recul, t’as déjà tout gagné. Tu peux agir. Et l’action la plus efficace est une transparence totale. Une discussion brutale, frontale, avec tous les autres acteurs. C’est souvent un moment de conflit ouvert et compliqué à gérer. Admettre qu’il y a un problème et le meilleur moyen de trouver des solutions. Impose des limites. Définis les responsabilités. Re-définis le périmètre du projet. Divise le travail. Repousse les deadlines. Dis NON ! Tout de suite. Tu n’es pas une rockstar censée sauver tout le monde. Il faut désamorcer cette situation critique avant qu’elle n’atteigne le point de non-retour.

Descente aux enfers

En juillet 2013, je n’avais absolument aucune idée de tout ça. Encore moins que j’avais mis le doigt dans l’engrenage. La première semaine, le stress m’a progressivement mis des claques de plus en plus violentes. Je prenais conscience de la masse de travail et le lundi d’après j’étais déjà parti sur un 8h / 22h

À ce moment-là j’étais persuadé d’une chose : plus je vais passer du temps dessus, plus ça ira vite. Logique non ? J’ai commencé à annuler toutes mes sorties et passer moins de temps avec ma compagne. Dans la chaleur de l’été Lyonnais ma vie se résumait à des yaourts. Et plus le temps passait plus ça prenait des proportions immondes. Et ça malgré le nombre de personnes qui me disaient de tout arrêter.

Stop it. Get some help.

Au bout d’un mois, il fallait que je trouve une solution pour aller plus vite. Et c’est là que j’ai commencé à coder avec le cul pour accélérer le rendement. C’était efficace. Mais il y avait un prix. Ce prix c’était de se réveiller à 3 heures du matin pour travailler 12 heures d’affilées, à cause d’un problème d’architecture. Cette journée officialisait mon entrée dans le monde du burnout.

Tu n’es pas une machine

Tu es peut-être en plein stress / burnout en ce moment. Tu ne l’as pas vu arriver, et tu te retrouves dans la même situation que moi à l’époque. Le premier conseil que je peux te donner, c’est de te mettre des limites et de faire fréquemment des pauses. Et cela pour deux raisons.

D’abord, il est important de comprendre que plus tu passes du temps sur un projet, moins tu es productif. Ce n’est pas moi qui le dit, ça a été prouvé par un paquet d’études. En sacrifiant tout ton temps, tu en fais perdre à ton projet. Je sais que c’est le stress qui te pousse à vouloir avancer en permanence. C’est contre-productif.

Ensuite, il faut que tu prennes en compte le fait que tu n’es pas une machine. Une bonne façon d’aborder des problèmes et de trouver des solutions est de faire fréquemment des pauses. Ça te permet d’avoir un œil nouveau, avec plus de recul. Si tu ne le fais pas, ton travail va progressivement devenir de plus en plus moisi. Et moins ça marche, plus tu stresses. Si tu peux éviter ce cercle vicieux en particulier, tu éviteras le burnout.

Ce qui va te faire péter les plombs, et te faire sombrer totalement dans le burnout, est un rythme infernal de travail. Un rythme de travail fait pour une machine. Tu es un être humain et tu ne peux pas fonctionner avec un rythme pareil. Éteins-moi ce PC. Va boire des biérasses avec tes potes. Va voir ta famille. Fais du sport. Et bordel, recommence à dormir la nuit. En fait, fais ce que tu veux. Tant que c’est pas le boulot. Il faut que tu comprennes que ce projet n’est pas important.

Ce n’est pas important

Fin août, j’avais réussi. Une version bêta du produit remplie de hacks était utilisable. Au sacrifice de ma santé mentale, et physique, j’avais tenu des délais que je n’aurais jamais du accepter. Et clairement, j’étais au bout de ma vie.

Il est temps d’aller voir le client. Le regard vide dans le TGV entre Lyon et Paris, je n’échange aucun mot avec mon manager. On arrive enfin dans les énormes locaux de ce grand groupe.

Habillé comme un manchot pour l’occasion, je commence la démo. Je transpire comme un porc à chaque fois que je clique quelque part, car je sais ce qu’il y a derrière. Fin de la démo et aucun bug. Je m’en fous, je veux juste qu’on en finisse. Et là, le client va dire une phrase qui va me faire réagir malgré mon état de zombie.

« Ça correspond bien à ce qu’on voulait, maintenant il reste à déterminer si ça va être utilisé dans le cadre de notre nouvelle stratégie. »

What?

Évidemment, la nouvelle stratégie allait faire que mon projet ne sera jamais utilisé. C’est là que j’ai compris quelque chose qui allait me relaxer pour toute ma carrière. On fait du dev, pas une fusée. Si tu es en plein burnout, il est aussi important d’avoir ce recul-là pour t’en sortir. Peu importe ce que tu fais : ce n’est pas important. Si tu n’as pas conscience de ça, tu peux facilement paniquer. Et cette panique te fera tomber dans un état mental désastreux.

De sauveur à persécuteur

De retour à Lyon, j’étais complètement au fond de mon burnout. Souvent, quand on imagine quelqu’un en burnout, on imagine quelqu’un en colère. Il court partout, hurle sur tout le monde, et communique son stress. Je n’étais pas du tout comme ça. Ce n’est pas ça, un burnout.

Une personne en plein burnout ressemble plutôt à un robot sans âme, qui fait les choses en pilote automatique. Aucune émotion, peu importe ce qui t’arrive. Cette vidéo est un parfait exemple. Le mec sur la gauche. C’est ça un burnout.

En général, tout le monde réagit très différemment à tout ça. Dans mon cas, je suis passé du robot sans âme à l’agresseur sans cœur. Au bout d’un certain temps, je traversais l’open space sans un bonjour, ni même un regard. Fort de mon exploit, je devenais, malgré moi, un développeur toxique qui pourrissait les revues de code et jugeait les autres. Une personne remplie d’orgueil et de haine, quelqu’un d’absolument insupportable.

What?

Tu as le choix

Si tu es au fond du trou, il faut que tu comprennes que tu as le choix. Tu peux soit subir et faire subir, comme je l’avais fait. Ou tu peux tout simplement aller voir ailleurs quand ça devient abusé. Tu as tendance à l’oublier, mais tu es le roi d’un étrange marché. Tu es roi, et c’est toi qui décide si tu veux mieux ou pas. Si une équipe ou une entreprise te fait sombrer dans le burnout, sache que c’est pas la même histoire partout. La solution la plus simple pour se sortir d’un burnout est de partir.

Alors tu vas me dire que c’est facile à dire. Oui. Et c’est autant facile à faire. Attention je vais un peu te bousculer, parce que j’aurai aimé que quelqu’un me bouscule comme ça l’époque.
Tu es misérable ? C’est possible de s’en sortir. Dirige-toi vers une association d’aide ou un site d’offre d’emploi.

Tu passes une bonne partie de ta vie au travail. Mais tu n’es pas ton travail. Ton temps est précieux. Je crois qu’il est temps de te demander si tout ça vaut le coup. Encore une fois, ce qui va te sortir de ce trou, c’est prendre du recul. Ne jamais s’investir autant émotionnellement au travail. Jamais. Tu as toujours le choix.

Épilogue

J’ai mis presque un an à me sortir de tout ça. C’est en pensant à tout ça, que j’ai décidé de créer un blog à l’époque. Je me suis demandé comment je pourrais aider les autres. Un endroit où je pourrais te parler directement, et t’aider du mieux que je peux. Je suis un dev était né. Je t’aime et je t’estime. Essaye de faire la même chose.

4 commentaires sur cet article

  1. A

    Aurélie, le mercredi 11 décembre 2019 à 10:23

    Bravo pour cet article et merci pour ce retour d’expérience. C’est difficile de savoir où on en est, si on tire sur la corde, ou si ca va, on peut aller plus loin… autant en terme de temps de travail, mais surtout en terme de charge mental. Le coup du réveil en pleine nuit, c’est tellement révélateur, mais on se dit « ouais bon ca va… » mais si on tient un carnet de note avec le nombre de fois où ca nous arrive sur un mois, ou un trimestre, je pense que ca peut aider à prendre conscience du problème. Bref merci, je vais de ce pas découvrir ton blog !

  2. N

    Nico, le mercredi 11 décembre 2019 à 11:48

    Ah moi c’est pas le réveil en pleine nuit, mais le débug en plein sommeil (et même à trouver la solution en dormant). Et là on se dit « c’est cool, je suis trop un hacker que même Neo il arrive pas à le faire ».

    Sauf que NON, tu es devenu une espèce d’entité semi-humaine qui ne déconnecte plus, et résultat, le cerveau qui ne s’est pas arrêté va gentiment s’arrêter… mais dans la journée, où tu seras KO ou où tu vas coder avec le cul des trucs de base (aussi appelé le 10x engineer syndrome).

  3. J

    JerimSD, le vendredi 13 décembre 2019 à 16:24

    Changement de ton étrange dans une phrase de l’antépénultième paragraphe… Kappa

  4. M

    Mehdi Zed, le vendredi 13 décembre 2019 à 17:36

    Une version non-censuré de cet article sera posté en janvier sur mon blog personnel.
    Merci pour les soutiens !

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