Le validisme et son impact sur les métiers du Web

Le validisme est le système de pensée qui considère que le corps et l’esprit sans déficience ni maladie sont la norme implicite pour l’être humain.

Dit comme cela, le validisme (appelé aussi parfois capacitisme, et ableism en anglais) peut paraître inoffensif. Il paraît même raisonnable : n’est-ce pas « normal » d’être en bonne santé ? Et d’avoir un corps et un esprit fonctionnels ?

Mais regardons cette définition de plus près. La « norme », ici, n’est pas un postulat qui nous est imposé par une quelconque autorité ; nous l’avons collectivement développée, acceptée, et intégrée à nos modes de vie. Elle est « implicite » car vous ne la trouverez formalisée nulle part. Cependant, ses manifestations sont multiples, multiformes, et même si répandues qu’il faut s’exercer pour pouvoir les reconnaître. En réalité, le validisme est partout : dans le fonctionnement de la société, dans les lois, dans le langage, dans les attitudes, dans les esprits…

De fait, le validisme constitue un système d’oppression pour les personnes qu’il va considérer comme « hors normes », c’est-à-dire handicapées ou malades.

« Oppression » : le mot peut paraître fort, mais pour s’en convaincre il suffit d’observer à quel point les droits élémentaires des personnes concernées sont bafoués et niés. C’est donc comparable aux autres « ismes » (racisme, sexisme, …) qui gangrènent la société, à la différence qu’il est si intériorisé qu’il en devient invisible – au point de ne même pas avoir droit à sa place dans le dictionnaire.

Autre particularité du validisme : il ne résulte pas forcément de l’hostilité ou de la volonté de nuire envers les personnes handicapées. Il existe même un validisme dit « bienveillant », qui va voir le handicap comme un objet de pitié, de compassion ou d’admiration (la fameuse « leçon de vie »). En fait, le validisme c’est aussi… ne rien faire, et se contenter de l’état des choses. Car il y a un aspect fondamental à comprendre concernant le handicap : pour pouvoir exercer leurs droits, les personnes concernées ont besoin de conditions techniques que l’on va résumer ici par la notion d’accessibilité.

L’accessibilité n’est ni plus ni moins qu’un droit humain inaliénable, défini notamment par l’article 9 de la Convention relative aux droits des personnes handicapées ; c’est aussi le prérequis à l’exercice de multiples autres droits : à la citoyenneté, à la santé, à une vie digne, au logement, à la liberté de se déterminer, à l’emploi, l’éducation, l’information, la culture, les loisirs… j’en oublie.

De fait, l’inaccessibilité est un sous-produit du validisme, qui nie ou minimise ces droits. Dans une société qui viserait à l’éradiquer, l’accessibilité serait une priorité absolue.

Comment cela se manifeste-t-il dans les métiers du Web ? Je ne vous surprendrai pas en disant que l’immense majorité du Web est inaccessible, au point d’en empêcher totalement l’usage pour certain·es.

Et pourtant, toutes les conditions étaient réunies dès le départ. Les droits à l’accessibilité ont été revendiqués, et même formalisés par des lois, avant l’invention du Web. Il a été voulu et conçu accessible par ses créateurs. Les technologies d’accessibilité sont disponibles aussi bien du côté des producteurs que des consommateurs de contenus. Alors comment en est-on arrivé là ?

Dans ma pratique, j’ai déjà lu ou entendu ce genre de choses :

  • Les personnes handicapées ne sont pas notre cœur de cible
  • Nos statistiques de fréquentation indiquent que notre site n’est pas utilisé par des personnes handicapées
  • On est vraiment obligé de rendre notre site accessible ? On paye déjà la cotisation Agefiph…
  • Nous sommes désolés que vous n’ayez pas pu utiliser notre formulaire1. Pouvez-vous demander à quelqu’un de vous aider ?
  • Qu’est-ce qu’on risque si on ne le fait pas ?
  • Quel est le retour sur investissement ?
  • Qu’ils nous fassent un procès. Et après on avisera.

Tous ces exemples trahissent un état d’esprit qui considère que les personnes handicapées sont des citoyens, clients, ou usagers de seconde zone. Et que leurs droits n’ont pas assez de valeur ni de légitimité pour justifier l’effort que nécessite l’accessibilité.

Même si sur ces bases-là, c’est souvent mal engagé, ce ne sont pas les seules raisons qui expliquent l’état d’inaccessibilité du Web.

En tant que consultant je suis sollicité uniquement sur des projets où l’accessibilité est un objectif clairement assigné. Mais même là, on retrouve des obstacles d’ordre systémique.

Combien de fois des décisions fondamentales pour la suite du projet ont-elles été prises sur la bases de maquettes purement graphiques ? Ces versions statiques des futures interfaces ne rendent pas compte des conséquences des outils d’adaptation utilisés par des utilisateurs handicapés. Je rêve toujours du projet où l’on va évaluer les versions zoomées, linéarisées ou en mode contraste élevé, des chatoyants PSD et JPEG conçus par et pour des valides. Ce n’est jamais proposé, et ce n’est jamais demandé non plus. Pourtant, bon nombre d’utilisateurs verront le site de cette manière ; mais pour eux, on ne prend pas la peine de designer. La qualité de leur expérience utilisateur n’est pas un paramètre de succès. Et ne parlons pas de la version vocalisée des interfaces…

Les méthodologies plus évoluées font appel à des prototypes d’interfaces, que l’on peut manipuler. Ces prototypes sont réalisés avec des outils spécialisés, qui codent à votre place, d’où un gain de temps énorme. Et c’est nettement plus utile que les maquettes statiques, car cela permet de tester très tôt l’approche qu’en auront les utilisateurs. Mais de quels utilisateurs parle-t-on ?

J’ai cherché à savoir quels outils permettent de créer des prototypes accessibles. J’ai étudié le site web de vingt d’entre eux pour avoir la réponse ; que j’ai obtenue dans trois cas seulement :

  • l’un ne peut fonctionner que sous Chrome, ce qui va le disqualifier pour de nombreux utilisateurs de lecteurs d’écran ;
  • un autre publie un rapport d’audit, ce qui est louable. Malheureusement ce rapport indique des défauts d’accessibilité dans l’interface qui vont rendre le produit partiellement inutilisable avec des technologies d’assistance. J’en ai déduit qu’il en serait de même avec les prototypes ;
  • enfin, Axure (bravo à eux !), expose son approche vers un produit accessible, dont le développement a impliqué une équipe d’experts renommés et inclut des recommandations pour la production de prototypes accessibles

Pour le reste, j’ai interrogé directement le service client pour savoir si les prototypes créés étaient utilisables avec une technologie d’assistance.

Deux n’ont jamais répondu. Treize ont répondu négativement, ou à côté du sujet. Deux autres (Microsoft pour Office Visio et WebFlow) m’ont répondu positivement, déclarant que les prototypes produits fonctionnaient avec les technologies d’assistance, et m’ont indiqué les ressources qu’ils proposent à leurs clients pour réaliser des prototypes accessibles.

Donc au total, trois éditeurs sur vingt ont fait un effort conscient pour que leur produit permette l’implication de personnes handicapées dans le processus de conception. Pour la majorité, c’était soit non, soit « on ne sait pas » (donc non).

Et ce n’est malheureusement pas spécifique aux outils de prototypage. Parmi tous les logiciels permettant, de près ou de loin, de « fabriquer du Web », des messageries instantanées aux applications de gestion de projet, en passant par les environnements de développement et les bugs trackers, combien sont réellement utilisables de manière productive par une personne en situation de handicap ? On ne peut pas impliquer un ou une coéquipière avec des besoins d’accessibilité, comme ça, sans avoir à y penser, même pour des tâches de base. Cela nécessite une phase d’évaluation, avec des informations généralement parcellaires, quand cela ne revient pas à faire le travail des éditeurs – ces derniers étant rarement moteurs sur la question. Souvent il faut se rabattre sur des solutions à l’ergonomie limitée, que personne n’aimera dans l’équipe, mais qui auront le mérite de fonctionner avec une technologie d’assistance. Inutile de dire que, dans bon nombre de cas, on renoncera à confier à la personne les taches associées aux logiciels qui lui sont inaccessibles. Voire à faire appel à ses services.

La phase de production n’est bien sûr pas la seule où les besoins des personnes handicapées ne sont pas pris en compte, ou passent au second plan. J’ai beau intervenir uniquement sur des projets où l’accessibilité est un objectif, l’implication de personnes handicapées aux phases de conception reste rarissime. Au mieux, on demandera à une ou deux personnes utilisatrices de technologies d’assistance de vérifier, a posteriori, que les interfaces fonctionnent pour elles. Mais là aussi, et bien que ce soit largement insuffisant pour couvrir les besoins, cela reste une exception.

Au final, tout cela concourt à exclure – passivement, mais exclure quand même – les personnes handicapées de l’acte de fabrication du Web.

Et puis, même chez les plus fervents partisans de l’accessibilité, il y a des réflexes et attitudes issus du validisme, bien que fondés sur de bonnes intentions.

Dès ma rencontre avec l’accessibilité, il y a douze ans, j’ai lu et entendu moult arguments la « vendant » comme un atout pour tout un tas d’objectifs parallèles : le référencement, l’ergonomie, la performance, la qualité de code, le support pour le bas débit, et j’en passe. L’un des plus récurrents est que « c’est bon pour tout le monde », que l’accessibilité bénéficie également aux valides, sous forme d’un meilleur confort d’usage. Tout cela n’est pas dénué d’intérêt, et j’ai moi-même allègrement pioché dans cet argumentaire pour convaincre mes interlocuteurs.

Mais interrogeons-nous sur les implications de cette approche. Pourquoi défendre ce droit fondamental, reconnu par l’ensemble des nations du Monde, réaffirmé et encadré par des lois, et qui est aussi la condition d’exercice de multiples droits fondamentaux, par des arguments annexes, a priori plus faibles ? À moins que les droits et besoins des personnes handicapées soient de moindre importance que le confort de tous ?

Le simple fait que la question puisse se poser, prend sa source dans le validisme dans lequel nous baignons, et qui imprègne tant de situations et de décisions que l’on en perdrait le compte. Dans un monde où le validisme serait activement rejeté, il n’y aurait pas de dilemme. L’inaccessibilité serait identifiée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un facteur insupportable d’inégalité, et tout serait mis en œuvre pour l’éviter. On ne la mettrait pas en balance avec des considérations tangentielles, notamment celles qui concernent le bien-être des valides.

J’ai conscience que cette position n’est pas très populaire, y compris dans le microcosme de l’accessibilité. On m’a notamment reproché d’aller à l’encontre de l’objectif. Je ne le crois pas ; et je pense même que c’est le contraire. Car au lieu de renforcer l’argument, on le dilue dans l’accessoire – et l’on donne la possibilité d’arbitrer en sa défaveur. Lors d’une formation, j’ai expliqué que les contrastes élevés, rendus nécessaires par certaines déficiences visuelles, profitent aux utilisateurs de smartphones dont l’écran est exposé au soleil. L’un des stagiaires m’a rétorqué que son appareil ajustait la luminosité ambiante pour éviter ce désagrément, et qu’au pire il pouvait toujours faire de l’ombre pour mieux voir. Pourquoi faire l’effort, si l’utilisateur peut le faire à coût 0 ? Mon argument annexe tombait à plat, et l’argument initial était décrédibilisé. Je me suis promis de ne plus jamais faire cette erreur.

On m’a aussi dit que je risquais de décourager les bonnes volontés. J’ai du mal à comprendre en quoi cela peut être décourageant, de savoir que l’on travaille à rétablir l’égalité. Le constat que je fais, notamment avec les équipes que j’accompagne et à qui je tiens ce discours, c’est que cette certitude enlève toute hésitation : l’accessibilité est nécessaire, point. Ce n’est ni une faveur, ni une option. Sauf si l’on considère que les personnes handicapées sont moins égales que les autres…

Le combat de l’accessibilité ne se gagnera ni sur le terrain économique, ni sur le terrain technique. Il n’y a pas de retour sur investissement à chercher parce que ce n’est pas la bonne question. Et il n’y a pas de contrainte technique insurmontable, s’il y a une réelle volonté collective de faire tomber l’obstacle. L’accessibilité est un enjeu politique et social, et j’ai la conviction que c’est sur ces plans qu’il faut travailler pour en faire, un jour, une réalité.

  1. C’était pour un sondage ciblant les personnes handicapées. LOL.

3 commentaires sur cet article

  1. C

    Cozian, le lundi 10 décembre 2018 à 09:48

    Merci pour cet article !!
    Pourriez-vous vous indiquez les ressources de Webflow dont vous parlez dans l’article =)?
    Merci d’avance.

  2. O

    Olivier Nourry, le lundi 10 décembre 2018 à 17:58

    Merci Cozian!
    Le support de Webflow m’a communiqué ce lien https://webflow.com/blog/introduction-to-web-accessibility
    Pour la petite histoire, je les ai félicités en retour d’avoir fait l’effort nécessaire. La personne du support m’a assuré que le message serait passé à l’équipe produit. Un moyen simple et bon marché de conforter les bonnes volontés!

  3. Q

    QuentinC, le mardi 11 décembre 2018 à 07:13

    Bonjour,

    Merci pour cet article.

    Je suis développeur et déficient visuel. Dans l’application que je développe actuellement, l’accessibilité est bien prévue dans les spécifications, mais comme on court toujours après le planning, elle a été repoussée aux calendes grecques. Du coup, sur le front-end, je ne passe pas la page de login.

    Par ailleurs, tellement vrai le « faites-vous aider » du côté des associations !
    Leur problème à eux, c’est qu’ils ne connaissent rien à la technique, du coup ils confient leur site à des agences, qui elles ne connaissent rien au besoin.
    C’est ainsi qu’on obtient des résultats ubuesques et malheureusement courants où le site d’une association pour DV est inaccessible aux lecteurs d’écran.

    L’accessibilité gagnera le jour où elle sera implicite dans nos outils; le jour où plus personne n’en parlera parce qu’elle sera pratiquement invisible.
    Le jour où il faudra vraiment coder comme un pied pour faire un site inaccessible (et pas l’inverse).

    Le problème, c’est que l’exemple devrait commencer par venir des GAFAM et de ceux qui fabriquent nos outils.

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