Un web de légendes

Le numérique est omniprésent dans notre société : rien que le web continue d’accroitre son emprise sur l’humanité nous permettant, chaque jour, d’accéder à des centaines de milliers d’informations, de pouvoir échanger avec des millions de personnes et de s’informer sur une multitude de sujets aussi vastes que variés.

Son utilité est indéniable, bien qu’il soit difficile aujourd’hui de ne voir « que » le bon côté des choses. Le web a grossi si vite, qu’il semble aujourd’hui incontrôlable. Son créateur, Tim Berners Lee intervient régulièrement sur ces sujets et a même lancé, pour les 30 ans de la création du web, son « contrat pour le web » espérant surement remettre un peu d’ordre dans un web qui semble moins accessible, moins neutre, moins éthique qu’à son origine.

Un des points noirs du web est celui de la mésinformation : infox, désinformation, informations biaisées sont présentes en masse sur la toile, et il n’est pas simple de démêler les faits avérés dans cette multitude d’information que nous offre Internet. D’anciennes techniques journalistiques, comme le « Fact-Checking » font leur apparition pour tenter de renforcer une logique de vérification du fait, mais n’est-ce pas là aussi une information qui peut être biaisée ?
Les informations que nous avons à disposition sont devenues des légendes à part entière : il y a certes, une part de vérité, un fait survenu, un acte avéré et vérifié, mais il y a aussi et surtout une part d’exagération, de déformation et/ou d’embellissement ; Le fruit, souvent innocent, de la réflexion du rédacteur ou de la rédactrice pour donner à son lectorat un point de vue compatible à sa propre opinion.

La petite histoire de vos données

Avant toute autre chose, essayons de comprendre comment Internet nous informe. Vous vous dites surement « c’est simple, je vais sur Google, et je m’informe tout seul ». Oui, mais c’est un peu plus compliqué que ça. Lorsque vous effectuez une recherche internet, vous commencez par ouvrir un navigateur (Firefox, Brave, Opéra, Chrome et Edge pour ne citer qu’eux). Sur certains de ces navigateurs, il est possible de vous connecter pour synchroniser vos onglets, vos paramètres, vos mots de passe. Vous consentez donc à envoyer des données vous concernant à des organismes. Ces données peuvent permettre de mieux vous cerner, de mieux vous comprendre, et donc, de vous proposer des choses adaptées à votre profil.

Avant même d’aller effectuer une recherche sur Internet, le numérique peut déjà avoir des informations sur vous.

Une fois le navigateur ouvert, vous allez certainement vous rendre sur un moteur de recherche (comme DuckDuckGo, Bing ou Google).

Ces recherches peuvent être personnalisées : c’est-à-dire que deux personnes effectuant la même recherche peuvent avoir une liste de résultats différents. Tout dépend des autorisations que vous avez accordées aux différents moteurs de recherche. Ces recherches peuvent être personnalisables à plus ou moins grande échelle : vous pouvez recevoir des résultats spécifiques à votre « bulle » ou simplement à une localisation. Si vous avez activé et autorisé votre géolocalisation, et que vous saisissez « Magasin de vélo » dans votre barre de recherche, les résultats affichés seront ceux des magasins proches de chez vous.

Une fois arrivés sur un site internet (commerçant, informatif, ou même personnel), vous pouvez avoir de la publicité (youpi) qui alourdira considérablement le poids de la page (mais ce n’est pas le sujet…). Dans une grande majorité, cette publicité est générée à partir de scripts qui transmettent des données (anonymisées ou pas) et posent certains cookies permettant aux annonceurs de mieux cibler ce qu’ils vont vous afficher, et d’encore mieux vous connaitre. C’est pour cela qu’en naviguant sur un autre site internet, vous pouvez retrouver les publicités des articles que vous avez visités précédemment. C’est également ce qui va se passer sur les télévisions connectées, avec l’autorisation récente de la publicité segmentée.

Pour éviter d’être trop pisté sur Internet, vous pouvez déjà faire attention aux données que vous partagez, ou au pire, tenter de berner les traceurs avec l’excellent « Track This » de Firefox. Il est aussi possible d’utiliser des navigateurs qui évitent d’être pistés en permanence comme Firefox ou Brave.

Bien qu’il soit déjà éthiquement injustifiable de s’amuser à orienter nos choix, un problème encore plus grand se pose : et si le web orientait aussi nos opinions et notre façon de penser ?

Dans ta bulle

Les traceurs, les cookies, les réseaux sociaux, et les accords entre les différents organismes (comme l’accord Google et Mastercard) permettent aux acteurs du web d’accumuler une quantité de données colossale sur chacun et chacune d’entre nous. Ils connaissent notre profil psychologique en détail, ce qui est utile pour nous proposer des choses plutôt adaptées à nos envies. En faisant des agrégats sur les types de sites que vous visitez, en déduisant les thèmes qui vous intéressent, vos horaires, lieux de connexion, vos commentaires, vos partages, vos likes, vos participations à différents évènements, il est simple d’établir un profil pertinent. Votre âge, votre genre, vos passions, votre métier, vos horaires de travail et même votre orientation politique ne sont plus des sujets inconnus de services numériques ! Cela fait déjà plusieurs années que l’on sait que le « Big Data » nous connaît mieux que nous même !

Le problème, c’est qu’on ne nous propose pas que de la publicité ! On nous propose également d’autres articles, des news, des personnes à suivre, des groupes de discussion… Et plus on accepte d’être dirigé par le web, plus celui-ci arrive à nous réunir entre profils semblables. Au fur et à mesure de nos interactions, nos profils se précisent : la beauté de la mixité du web s’estompe, nos différences ne permettent plus le débat, l’amélioration ou la construction d’une idée vu que nous nous retrouvons entre personnes « anti-truc » ou « pro-machin » au sein d’une même « bulle filtrante ». Nous nous retrouvons dans une bulle personnalisée de profils communs ayant les mêmes centres d’intérêts, les mêmes préoccupations.

Ces bulles sont plaisantes ! Nous côtoyons des personnes (ou des bots) pensant comme nous, il est toujours flatteur d’être « sachant », et de pouvoir participer à un débat entouré de membres partageant nos opinions ! C’est même physique : recevoir une appréciation, un like, un partage, se sentir appartenir à un groupe nous fait « réellement » du bien. C’est ce qu’explique Sébastien BOHLER dans son livre « Le Bug Humain ». Notre striatum est inondé de dopamine lorsque nous éprouvons un plaisir ! Et recevoir une interaction sociale positive est un plaisir, c’est-à-dire que toutes nos envies numériques, comme l’envie d’avoir plus de like, plus d’abonnés, plus de clics crée une dépendance « psychologique » aussi forte que celles du tabac ou de l’alcool.

Ce sont ces regroupements, qui ont permis de faciliter la compréhension des masses et de manipuler plus facilement les utilisateurs et utilisatrices du numérique. C’est ce qui a permis l’élection de Donald Trump aux États-Unis avec les « Dark Post » de Facebook : des contenus sponsorisés, que vous êtes le ou la seule à voir apparaitre sur votre mur (voir le scandale « facebook/Cambridge Analytica »). Des études, comme le SEME (The Search Engine Manipulation Effect) démontrent qu’un moteur de recherche peut également influencer le résultat d’une élection en affichant une liste de résultats biaisés. Si votre liste de résultats est composée d’articles plutôt favorables, ou à l’inverse, plutôt défavorable à un candidat, votre choix sera influencé ! Et d’après cette étude, il est possible d’influencer 37 % de l’électorat en manipulant les résultats de recherche.

Complotisme ou sens-critique ?

Nos bulles filtrantes sont plaisantes, mais peuvent aussi nous faire sombrer dans une pensée qui n’était pas forcément la nôtre : de nombreux groupes se créent chaque jour, promouvant une idée que nous partageons mais dont le simple but est d’orienter nos opinions, nos choix, notre vision du monde en partageant d’autres messages, images, vidéos de faits sortis de leur contexte, ou même créés de toute pièces… Il est d’autant plus facile que le numérique permet de créer très simplement une fausse information, et de la partager très rapidement. Les années qui vont arriver vont être encore plus cruciales pour la fiabilité de l’information numérique vu que l’IA permet de faire de « l’utratrucage » très convaincant (le « Deep Fake »). Regarder une vidéo ne suffira plus à prouver des soi-disant paroles prononcées. L’IA peut faire dire n’importe quoi… à n’importe qui !

Avoir un sens critique est essentiel, tout comme juger une donnée à partir de faits provenant de sources vérifiées, en comprenant que l’erreur n’est pas systématiquement intentionnelle!

Contrairement à ce que l’on peut croire, mettre en doute une parole, un fait ou une information ne fait de vous ni un « complotiste » ni un « conspirationniste » : tout le monde a le droit de pouvoir débattre, de douter d’une idée, d’apporter des informations sur un sujet ! C’est notre scepticisme qui fait avancer le débat vers l’exactitude du fait.
La différence entre une personne sceptique et une personne « complotiste » réside dans son interaction avec le fait : une personne sceptique l’acceptera, lorsqu’il est prouvé par une majorité de pairs, par des études scientifiques ou qu’il est irréfutable. Un « complotiste » essayera d’apporter d’autres « preuves » pour prouver sa version du fait, et l’existence du « complot ». Il sortira généralement de « vrais éléments » de leurs contextes pour essayer de « prouver » son raisonnement. N’oublions pas, qu’il est très facile de déformer les faits, avec des éléments sortis de leur contexte comme nous le prouve Alexandre Capron (spécialiste de l’intox aux observateurs), dans cette vidéo du programme « Infos ou Intox ».

C’est toute la problématique : comment prouver un fait ? savoir qu’il est réellement survenu ? savoir qu’il n’est pas biaisé ? En cette période d’intox, nos interprétations sont mises à rude épreuve pour essayer de démêler le vrai du faux. Cette complexification de la recherche de la vérité est difficile, mais il en est de même pour les professionnels.

La vérité est ailleurs

Le travail des journalistes n’est pas une mince affaire dans cette ère numérique et capitaliste. Le profit étant le maître mot, il faut faire du chiffre et de l’audience ! Mieux vaut interviewer des personnes médiatiques n’ayant qu’un vague avis sur un sujet, que des experts dudit sujet. Et prendre l’avantage sur la concurrence en sortant une information rapidement, quitte à ce qu’elle soit erronée, que de prendre le temps de vérifier son authenticité !

Tout comme dans de nombreuses entreprises, les journalistes ne suivent aussi, que les ordres de leur direction, mais il est intéressant de noter qu’ils ont aussi une charte déontologique : La Charte de Munich, qui impose entre autres le respect de la vérité, la publication d’information dont l’origine est connue, ou encore la liberté d’information, de commentaire et de critique.

Malheureusement, il n’y a pas d’instance en France permettant la vérification du respect de cette charte par les entités journalistiques. Et, au vu des erreurs faites par la presse, une défiance s’est installée auprès du public, et ce, même si le contenu de leurs journaux est bien plus professionnel et qualitatif que ce que l’on trouve sur la toile.

C’est le cas, par exemple, de RFI qui a publié en novembre une série d’articles nécrologiques, annonçant la mort de personnes… encore vivantes ! Point positif : l’organisme a communiqué sur cette erreur via la plateforme Twitter.

Capture d'écran d'un tweet de RFI s'excusant d'un problème de publication de nécrologies

Point négatif : ils ont supprimé l’article, mais les agrégateurs de contenus, eux, continuaient d’afficher cette infox ! Ceux qui l’avait déjà référencée, et ceux qui avait un cache relativement long (comme Google) continuaient d’afficher le lien vers l’article qui redirigeait sur une erreur 404, ce qui laisse totalement l’utilisateur dans le flou de l’annonce (ne sachant pas s’il s’agit d’une vraie information ou d’une intox !) L’idéal aurait été de garder la page, en expliquant le souci, ou de la rediriger vers l’explication du problème et la rectification de l’erreur.

Capture d'écran montrant un article annonçant la mort de Pelé

Pour palier ce manque de véracité, les journaux ont créé des services de vérification du fait : le « Fact Checking ». Méthode utilisée dans les années 1920 destinée à faire vérifier par autrui les informations saisies par un journaliste avant de le valider. Depuis, le réseau « International Fact-Checking Network » est né et auditionne la qualité journalistique de leurs partenaires, qui se doivent de respecter leur code de conduite, ressemblant beaucoup à la charte de Munich. En France, « les décodeurs » propulsé par lemonde.fr et « Fake Off » appartenant à 20minutes.fr ont rejoint ce cercle très fermé des vérificateurs de faits, de qualité, c’est ce qui leur donne le droit de travailler avec Facebook.

Mais là encore, la neutralité et la véracité tant espérées du traitement de l’information ne sont pas toujours respectées : dans son livre « Gouverner par les Fake News » Jacques Baud prend l’exemple d’un article du site euractiv.fr, prétendant atténuer la désinformation par du journalisme de qualité, il explique :

« La vérification des faits devrait se baser sur… les faits. Ainsi, le site euractiv.fr qualifie de « farfelue » l’estimation de 11 millions de musulmans en France par le média Russe Rossya1. Mais quel est le « chiffre réel » ? En réalité, nous n’en savons rien car il est interdit de recenser l’appartenance religieuse des individus en France, et il n’existe que des estimations. Ce fact checking devient donc une infox en soi. »

Des pistes pour éviter la mésinformation ?

Nous l’avons vu, sur Internet, il est difficile de démêler le vrai du faux, et même les professionnels de la diffusion d’information se laissent prendre au piège ! En tant qu’utilisateur ou utilisatrice du web, il existe une multitude de choses à faire pour éviter de participer à la propagation de la désinformation sur Internet :

  • Commencez par rechercher l’auteur, ou l’autrice du sujet.
    • Vérifiez que cette personne est réelle.
    • Vérifier qu’elle est encore vivante.
    • Vérifiez qu’elle soit légitime. (Attention, beaucoup de personnes sont légitimes pour parler d‘un sujet dès lorsqu’elles travaillent dessus, qu’elles s’investissent via une association, etc…)
  • Vérifiez la date de publication de l’article, pour valider qu’il ne soit pas sorti de son contexte, en étant trop vieux par exemple.
  • Vérifiez le type de contenu, il s’agit peut-être d’un article satyrique ou parodique ?
  • Vérifiez que le titre de l’article soit adapté au contenu, et ne soit pas mensonger.
  • Vérifiez que les citations, que les photos, que les parties de vidéos, même si elles sont authentiques, ne soient pas sorties de leur contexte, qu’elles sont bien sourcées et que vous pouvez accéder à ces sources.
  • Vérifiez que les graphiques, les données statistiques soient sourcées, et que vous puissiez accéder aux rapports ou aux données d’où elles proviennent.
  • Vérifiez la validité des liens de chacune des sources, proviennent-elles de sites vous semblant fiable ?
  • Vérifiez le nom de domaine du site Internet, le connaissez-vous ? Si ce n’est pas le cas, rendez-vous sur la page d’accueil et apprenez-en plus sur ce site, pour vous faire un avis.

Enfin, apprenez à distinguer les différents types de désinformations. Le site First Draft à édité ce tableau pour faciliter la compréhension des contenus susceptibles d’être fallacieux.

Tableau des sept types de désinformations

Vous pouvez aussi en apprendre davantage sur le sujet avec cet article de Mozilla.

Dans tous les cas, si vous avez un doute, que l’information vous semble louche ou erronée, ne participez pas au partage de cette information ! Vous pouvez cependant laisser un commentaire, ou interpeller son auteur·ice pour obtenir plus d’informations, ou pour contribuer à corriger les erreurs qu’il ou elle aurait faites lors de sa rédaction.

Rendre le numérique plus responsable, c’est aussi se soucier de l’authenticité des données présentes sur Internet, et nous pouvons toutes et tous y contribuer en évitant de participer à la propagation de fausses informations.

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