StandardiZ-Ation web de A-Z. Il y a un consortium pour ça.

Introduction

À en juger par ses avancées fulgurantes et son ubiquité grandissante, la vitalité du Web ne fait aucun doute. La pandémie de coronavirus qui affecte le monde depuis début 2020 et impose des restrictions de contacts et de déplacements a même accéléré l’usage et l’utilité du Web. Certains le découvrent, d’autres en sont usagers de longue date, voire même contributeurs (comme j’estime l’être 95 % des lecteurs de cet article).

Dans tous les cas, c’est bien le Web qui est la plate-forme ouverte, universelle et interopérable qui réunit les humains pour leurs achats en ligne, la formation et l’apprentissage à distance, travailler, s’informer, se divertir, ou rester en contact avec leurs proches. Ses utilisateurs représentent 60 % de la population mondiale.

Il y a 22 ans, je suis tombée par un heureux hasard dans les standards web. J’ai l’immense privilège de faire partie des gens que Tim Berners-Lee connaît, de travailler pour et avec lui, et de l’avoir entendu me raconter ses rêves derrière son invention : mettre en relation hypertexte tout type d’information électronique et considérer le Web comme un miroir reflétant (ou plutôt – pour utiliser ses propres mots – l’incarnation principale de) la manière dont nous travaillons, jouons et socialisons. Il imaginait que nos interactions ayant lieu en ligne, nous pourrions alors compter sur les ordinateurs pour nous aider à analyser, donner un sens à ce que nous faisons, et finalement nous aider à mieux travailler ensemble.

Il a réalisé ce rêve modulo quelques conséquences inattendues, pour la plupart inhérentes aux défauts des humains, et tel un parent bienveillant il a fait un choix d’accompagnement et de vigilance en créant pour bien le développer, le consortium World Wide Web.

Dans cet article, je vous raconte le plus superficiellement possible pourquoi, grâce aux standards, le Web est florissant depuis son invention il y a 31 ans, et comment fonctionne cet élaboratoire à standards qu’est le World Wide Web Consortium (W3C) dans lequel je travaille depuis 1999, occupant actuellement la fonction de directrice de la communication et du marketing.

Symbiose standards & web

Les standards regroupent l’ensemble des références, règles, méthodes communes à un système, permettant sa compréhension, son utilisation, son développement, le plus souvent à coûts réduits.

Quand j’ai dû expliquer à mes parents l’importance de ce concept, j’ai utilisé l’analogie des rails qui permettent, tant qu’ils sont identiques, de faire voyager les trains au fil des pays. Si les rails ne sont plus compatibles, alors le voyage doit s’interrompre ou s’arrêter. Appliqués au Web, les standards sont les technologies et autres protocoles communs à la plate-forme. Si des éléments du système ne sont pas standards, on parle alors de fragmentation. Au mieux c’est un obstacle, au pire une régression, et dans tous les cas c’est une menace qui fédère les membres du W3C à se mettre d’accord sur la façon d’aller de l’avant ensemble.

Comme les lois, les standards émergent du conflit. C’est la tension de la compétition pour proposer les meilleures nouvelles technologies Web, et le besoin de normes, qui font avancer le Web à une telle vitesse. Et c’est la qualité des standards développés suivant la méthodologie ouverte du W3C, et selon des valeurs fortes, ainsi que l’implémentation volontaire au sein de l’écosystème Web, qui font le succès du consortium. J’y reviendrai plus tard.

Le succès du Web vient de son ubiquité et son interopérabilité : il n’y a qu’un seul Web et il est optimisé pour fonctionner aussi bien depuis un ordinateur, que sur un téléphone mobile. Il fonctionne sur une multitude d’appareils tels que les télévisions connectées, certaines voitures, des liseuses, des consoles de jeu, et bien d’autres encore.

La robustesse du Web quant à elle provient de la base solide sur laquelle il repose : chaque standard, chaque nouvelle fonctionnalité qui vient enrichir le Web doit répondre à des exigences communes en matière d’accessibilité numérique, de sécurité et respect de la vie privée, d’internationalisation.

World Wide Web Consortium

Les grandes tendances du Web se dessinent à travers les travaux des acteurs du Web qui œuvrent au World Wide Web Consortium. Des membres adhérents de toutes tailles et souvent concurrents, s’y réunissent pour l’élaboration de standards ouverts, afin de les mettre en place dans leurs produits (tels que les navigateurs, les site web, les appareils connectés, etc.)

Le W3C est un organisme de standardisation des technologies web qui œuvre pour un seul Web, pour tous, et partout. Son slogan est de conduire le Web à son plein potentiel. Pour cela, il dispose d'un processus de standardisation ouverte basée sur le consensus et la transparence, et d'une politique en matière de propriété industrielle sans paiement de redevance. Les groupes de travail sont au cœur du W3C. Il y en a 52 actuellement, y compris l'Advisory Board du W3C et le Technical Architecture Group dont les participants sont élus parmi les Membres du W3C. Chaque groupe comprend des participants nommés par les Membres du W3C, et des experts invités du public. Respectivement, ils contribuent des tests et des implémentations, des relectures, commentaires et traductions, et concèdent les droits dont ils ont le contrôle sur les technologies développées. Le W3C dispose d'une équipe d'une quarantaine de personnes en équivalent plein temps.

Explication visuelle succincte du W3C

Objectif & historique

Le W3C est un consortium international à but non lucratif où plus de 450 membres et le public développent avec l’aide d’une équipe d’experts des normes, directives et autres spécifications pour construire un Web unique et universel, accessible partout et à tous, sur tous types de terminaux, dans toutes les langues et systèmes d’écriture du monde entier.

Alors que je rédige cet article, je m’aperçois qu’aujourd’hui c’est un total bien rond de 8 600 documents qui sont disponibles dans l’espace où nous publions les spécifications.

Fondé en 1994 par l’inventeur du Web, Tim Berners-Lee, le W3C doit sa réussite aux valeurs qu’il y a insufflé il y a 27 ans, à son choix de s’associer à des acteurs industriels et académiques, d’assurer sa portée géographique en s’établissant en Amérique, Europe et Asie, aux principes guidant la standardisation, et à sa méthodologie.

Principes fondamentaux

La création des standards web s’appuie sur les principes fondamentaux mis en place par Tim Berners-Lee en fondant le W3C :

  • Ouverture : les spécifications techniques sont publiques et sans restriction d’accès ni de mise en œuvre.
  • Transparence : les résultats, les discussions, les objections, etc. sont disponibles au public sur le site web du consortium.
  • Consensus : chaque décision est prise par consensus et rarement, s’il n’est pas trouvé, Tim Berners-Lee en tant que Directeur tranche, en expliquant les raisons de son choix.
  • Égalité : chaque membre a droit à un vote par décision, quelle que soit sa taille.
  • Méthodologie : le consortium a mis au point des processus stricts et transparents de résolution de problèmes, conception, adoption par consensus et des mécanismes rigoureux de test.
  • Une politique sur la propriété intellectuelle (révolutionnaire à sa création) selon laquelle la mise en œuvre des standards du W3C ne peut être soumise à licence payante.

Après 27 ans d’existence tout cela a abouti à près de 450 standards web. Parmi les plus célèbres figurent HTML, CSS, PNG, SVG, RDF, WCAG, MathML, ARIA, ainsi que de nombreux autres progrès technologiques, recommandations, ou outils conçus pour rendre service à l’humanité.

Mission et valeurs phares

La mission du W3C, déterminée par Tim Berners-Lee, continue d’être de mener le Web à son plein potentiel, en réunissant ses membres et tout un chacun dans un forum neutre, en animant le développement des standards. Le choix de Tim, sa volonté de construire le Web de manière collective et la vitesse à laquelle l’innovation fleurissait sur le Web, l’ont conduit à inventer une organisation d’un type nouveau basée sur des valeurs solides et qui continuent aujourd’hui de nous guider :

  • Un Web pour tous, quels que soient le matériel, les logiciels, l’infrastructure réseau, la langue maternelle, la culture, la situation géographique ou les capacités physiques ou mentales.
  • Le même Web, quel que soit le support.
  • Un Web de confiance puisque la sécurité des utilisateurs et le respect de leur vie privée dépend de la conception technologique.

Anecdote sur la vitesse : à cette époque une « année web » correspondait à 2,6 mois.

Les standards web au microscope

Les travaux de standardisation pour l’évolution du Web s’organisent sur trois axes :

  • autour des fonctionnalités génériques et la pérennisation du cœur du Web (comme par exemple les standards dont dépendent l’affichage, le style, ou la performance) ;
  • selon une dimension horizontale (toutes les spécifications techniques ont des exigences communes dont font partie l’accessibilité numérique, la sécurité, le respect de la vie privée et l’internationalisation) ;
  • selon une dimension verticale puisque depuis près d’une décennie de nouvelles activités sont nécessaires pour mettre le Web au service de l’industrie. C’est le cas pour le secteur automobile, l’édition numérique, le commerce et les paiements en ligne, les télécommunications, le divertissement, les objets connectés mais aussi le domaine émergeant des villes intelligentes et celui devenant urgent de rendre la publicité sur le Web plus respectueuse de la vie privée.

Élaboratoire

Le W3C compte 43 groupes de travail et 9 groupes d’intérêt qui se partagent le travail de production de spécifications techniques, chacun dans des domaines séparés et complémentaires. Une fois finalisées les spécifications deviennent des standards. Ceux-ci sont mis en œuvre par les acteurs du Web (qu’ils soient ou non adhérents du consortium puisque les standards sont publics et gratuits), de façon volontaire (c’est-à-dire qu’il n’existe aucune entité de contrôle.)

Les Workshops W3C constituent une avenue de germination d’idées prometteuses de standardisation, de même que les relations internationales et industrielles avec d’autres organismes de standardisation Internet. Quant à l’incubation de nouvelles fonctionnalités, c’est la communauté web elle-même qui la gère par le biais des groupes communautaires, un service gratuit que le W3C fournit depuis 2012, utilisé par 300 de nos 450 membres et près de 4 000 sociétés non membres. En tout, c’est presque 13 000 personnes qui en profitent, réparties dans plus de 360 groupes. On y organise soit des discussions, soit de la pré-standardisation via l’ébauche de spécifications qui sont potentiellement prêtes à l’adoption par des groupes de travail si les membres du W3C l’approuvent, soit le partage de tâches avec des groupes de travail actifs.

D'un côté, les membres du public, et de l'autre, ceux du W3C. Chacun contribue différemment au processus des standards. Les standards progressent ainsi : Un standard peut provenir d'un Workshop W3C ou bien d'incubation dans un Community Group. Les deux sont ouverts au public et aux Membres du W3C. Selon le consensus, un groupe de travail du W3C peut être créé. Un standard peut également provenir d'une soumission par un Membre du W3C, sans nécessiter d'incubation ou de discussion dans un workshop. Lorsqu'un groupe de travail se crée, les membres du W3C détachent un ou des participants, et conviennent de mettre à disposition, conformément aux conditions de licence sans redevance du W3C, tous les droits essentiels liés au travail de ce groupe. Les membres du public, quant à eux, participent en tant qu'experts invités. Au cours du processus de standardisation, les membres du W3C procèdent à des revues et relectures, des tests, et à l'implémentation. Le public contribue ses commentaires pendant les phases de revue publique. Après 3 à 6 ans en moyenne, un standard web naît lorsque la technologie atteint le statut de recommandation du W3C. Tout le monde fait la fête [imagette de cotillons] Les Membres du W3C contribuent au communiqué de presse et à faire de la promotion. Le public et les Membres participent à l'effort de traduction, ainsi qu'à celui de la maintenance, par le biais d'errata.

Diagramme indiquant les étapes de standardisation

Le parcours d’une spécification technique

Les principales étapes de chaque standard sont les suivantes  :

  1. Ébauches de l’éditeur (Editor’s Draft)
  2. Première présentation au public d’une ébauche (First Public Working Draft)
  3. Ébauches (Working Drafts)
  4. Recommandation candidate (Candidate Recommendation)
  5. Recommandation proposée (Proposed Recommendation)
  6. Recommandation (Recommendation)

À chacune sont associées des obligations et des opportunités, visant à rendre plus robuste la technologie ou fonctionnalité que le document spécifie, s’assurer que toute communauté ou personne intéressée a pu le passer en revue, et poser les jalons pour l’implémentation la plus facile et répandue. Un de nos outils se charge de la notification automatique lors de la publication de tout document appelant une telle revue. Consulter la liste archivée sur le Web donne une idée de la fréquence et du volume de production.

Dès l’étape de recommandation candidate, un rapport d’implémentations doit être produit, puisque la spécification est réputée finalisée. Cela va de pair avec la création de tests servant à démontrer et évaluer la bonne mise en œuvre de la technologie.

C’est à l’étape de recommandation proposée que les membres du W3C sont appelés à examiner une dernière fois le travail ainsi corrigé et peaufiné, et l’endosser en tant que recommandation. À noter qu’une issue possible du vote est l’objection formelle. Très rare parce que le procédé de standardisation est collaboratif, collectif, ouvert et public, l’objection formelle repousse l’avancée du document pendant que sont évalués sur leur mérite technique les points de désaccord.

Il existe d’autres types de documents publiés au W3C et servant à faire de l’exploration ou de l’incubation (comme les rapports de groupes communautaires, ou les soumissions des Membres), à expliquer sans prescrire (comme les guides ou les notes), mais seuls trois types sont endossées par les Membres : les recommandations (standards), les registres et les déclarations. Ces deux derniers types viennent seulement de faire leur entrée dans la version de notre processus que nous avons annoncée début novembre.

À vos côtés depuis 27 ans

Tim Berners-Lee a suivi l’exemple du X Consortium à la création du W3C en mettant en place une équipe technique et administrative pour animer la standardisation – un choix peu courant dans les instances de standardisation où les personnels y sont plutôt chargés de tâches managériales ou de promotion.

Avec son Directeur Tim Berners-Lee et son CEO Jeff Jaffe, l'équipe du W3C comprend 61 personnes dont toutes ne sont pas à temps plein. L'équipe se divise en parts presque égales entre le technique et le support, qui comprend l'administration, la communication, le développement d'activité, l'équipe système, le service juridique, celui de satisfaction des membres, de participation globale, et d'animation de communauté. Pour la partie technique, il y a quatre grandes fonctions : Stratégie, pour déterminer les priorités du consortium et choisir les nouveaux travaux. Architecture et Technologie qui assure une cohésion d'architecture ainsi que certains choix technologiques. Industrie, pour être au plus près des besoins de l'industrie et définir la vision du consortium. Projets qui assure de respecter des délais de livraison des standards web et fournit aux groupes de travail l'assistance nécessaire à leur réussite.

Schéma expliquant l’organisation de l’équipe du W3C

Au fil des années, cette équipe dont l’effectif a peu fluctué, est passée d’architectes principaux puisque les experts des technologies eux-mêmes venaient faire grossir le rang des employés du W3C, au rôle de super interfaces où l’utilité du personnel se décline en termes de négociation, maîtrise du processus de standardisation et de la politique de brevets, contribution technique, liaison, etc.

Je voudrais conclure sur une anecdote : 14 de mes collègues actuels étaient là à mon embauche. Les 46 autres ont été recrutés après 1999. En ne regardant que ma petite équipe de cinq, j’ai calculé que fin décembre, notre mémoire institutionnelle cumulée atteindra… 99 ans !

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