L’illusion de l’immédiateté – et si le vrai luxe, c’était la pause ?

Il est 15h47 quand mon écran clignote pour la vingt-troisième fois de l’heure.
Un message Slack, une notification Figma, un email tagué en rouge. Mon cerveau, dressé comme un chien de Pavlov, saute d’un onglet à l’autre, calculant mentalement : combien de minutes pour répondre avec pertinence ? Combien pour « faire illusion » sans tout sacrifier ?
Je respire un coup, attrape mon téléphone pour consulter un message… Scroll mécanique. “Likes”. Réactions. Le temps file, sollicitations constantes, je n'agis pas, je subis. Je ne fais que réagir.

Le numérique nous envahit de plus en plus et nous presse dans une succession de tâches et d’actions sans fin. Le temps passé, l’oubli du temps qui passe, l’attraction des écrans toujours plus forte sur ces laps de temps où nous n’avons rien de spécial à faire (files d’attente, transports, attendre son café…) nous étreignent sans nous en rendre compte. Par défaut, comme un réflexe, notre nuque se plie à 90 degrés et notre pouce se muscle au scroll. Finis les temps morts, le nez en l’air, et nos vies s’engouffrent dans les interstices de calendriers surbookés.

Aujourd’hui, je mesure à quel point le numérique nous emmaillote, comme le bébé qu’on enveloppe pour le sécuriser et pour qu’il ne se réveille pas. Moi-même bloquée dans la toile, je veux prendre du recul, me détacher de tous ces points de contact instantanés. Mais ce n’est pas facile !

Le numérique mangeur de temps

« Les Français passent en moyenne 2h40 chaque jour sur Internet, contre 2h06 en 2019. Et 4h21 pour les 15-24 ans. »1

Comme l’explique l’étude, les supports se multiplient, les connexions augmentent, le temps passé sur les écrans explose. Les usages convergent vers une notion de consommation frénétique des contenus qui rythme nos journées et nos nuits. Dans les transports en commun, de plus en plus de téléphones portables sont allumés, pour des scrolls et des “swipe” (balayages) sans fin.
Et pourtant… Scroller à l’infini, est-ce divertissant ? Est-ce une activité qui nous profite, nous sentons-nous plus apaisé·es et mieux sécurisé·es ? Beaucoup d’études révèlent les conséquences aux écrans et pratiques numériques, comme une accentuation du sentiment d’ennui.

Combien de fois ai-je pris mon téléphone pour, cinq minutes après, me poser cette question : « Mais qu’est-ce que je voulais chercher ? »

Impressionnant, quelle magie ! Mon utilisation est pilotée par des automatismes inconscients qui me dépossèdent de mes intentions. Cet appareil n’est-il pas en train de me décérébrer ?

La modernité, c’est aller vite et « performer »

Pour ma part, trois écrans m’accaparent au quotidien et rythment mes interactions (téléphone, ordinateur et deuxième écran). Une vie parallèle non physique qui avale mes ondes cérébrales… Et cela, je ne le sais que trop bien : moi-même, artisane dans le numérique, j’ai traversé une période où, bien déterminée, j’exploitais toutes les combines et autres biais pour obtenir la rétention d’utilisateurices sur les services et produits numériques que je réalisais. Car « nécessité fait loi » : je croyais dur comme fer que le numérique était le progrès nécessaire à notre société, pour le bien commun. Dans un monde où le temps se monnaye, chaque seconde d’attention est un actif qui doit être optimisé afin d’atteindre des objectifs de gain prospects, de fidélisation, de business. Il est toujours de bon ton de gagner du temps, et d’aller vite, et le temps c’est de l’argent : “Time to market”. La course à la concurrence est un impératif économique qui pousse à l'accélération des modes de conception des produits.

L’expression « gagner du temps » a toujours existé ; Montesquieu en parlait déjà dans ses Lettres persanes (1721). Problème humain, problème historique. Mais aujourd’hui, la technologie accélère par strates d’innovations et nous enjoint à prendre de la vitesse et à être efficient, dans des cycles de plus en plus rapides.

La valeur temps, parlons-en. “Time to cost”, c'est toujours une question d'innovation... ou d'agilité : nous devenons des équilibristes en gestion de projet, cherchant à maîtriser sur le même plan les délais, les coûts et la qualité.

Et justement, le numérique est un médium qui permet de valoriser le temps, pour le gagner en le réduisant au maximum. En effet, la rapidité de production et de livraison sont des priorités. Nous créons des applications en temps réel (RTA). Des méthodes à la pelle pour raccourcir nos temps de production, éliminer des étapes trop chères car trop longues. Le marché impose son rythme, les algorithmes agissent en millièmes de seconde… Le numérique nous rend bien des services et nous séduit par son efficacité. Il est en cela devenu une industrie à part entière, qui s’accapare de plus en plus notre temps tout en nous assurant qu’il nous en fait gagner… Y a-t-il finalement tromperie ?

Comme le lapin dans Alice au pays des merveilles : en retard, toujours en retard !

Le numérique joue de notre capacité à performer, entre le temps de chargement extra court et le temps à passer sur nos écrans, pour ne plus nous en détacher. La captation de nos esprits est devenue un art, puis une industrie.

Nous, les architectes de ce monde fractal, nous sommes devenus les grands prêtres d’une religion paradoxale. Nous construisons chaque jour des outils au service d’une urgence du clic, un scroll sans fin, une connexion persistante, des « temps d’engagement », tout en promouvant le temps gagné à des tâches chronophages. Combien d’outils sont à notre service pour gagner du temps, mais le temps de les maîtriser n’est pas mesuré…

Inversement, nous devons aussi suivre le rythme de nos produits, aussi nous courons ensemble après des “deadlines” que nous avons nous-mêmes fixées, nos jours sont des “sprints” sans ligne d’arrivée. Nous optimisons des “user flows” qui nous épuisent.

Personnellement, en tant que lead designer, je suis dans un flux permanent de production : réaliser des fonctionnalités, des produits, gérer les cycles de livraison, organiser les organisations, optimiser les flux et les réunions. Ah les réunions, l’art de passer du temps à en perdre !
Justement, le temps, nous le perdons dans le fantasme de toujours plus vouloir le maîtriser, le distordre.

Ma passion à l’épreuve du temps

Il y a plus de vingt ans je croyais dur comme fer que mon métier de designer numérique était de créer du sens et d’innover pour une société plus juste et inclusive. Aujourd’hui, je me demande si je ne suis pas devenue une noix dans le casse-noix des secondes. En tant qu’artisane du numérique, je me place en actrice responsable et coupable. Aujourd’hui, je prends conscience de cette monétisation de l’attention cognitive comme une cryptomonnaie, où l’on conçoit des interfaces pour voler des micro-instants, où le Graal n’est plus l’innovation, mais l’immédiateté. Un clic. Un “swipe”. Immersion.
Comment poursuivre ma passion du numérique quand l’objectif d’un outil qu’on me demande de concevoir, est de réduire le temps de travail d’un·e employé·e de huit à une heure (sur cinq tâches mesurées dans sa journée) ?

Oh, j’entends à longueur de meetups en ce moment que « gagner du temps est un super objectif à impact ! ».

Pause, je refais le déroulé : grâce à cet outil que nous déploierons auprès de nos employé·es, nous gagnerons sept heures (donc presque un jour-personne)...

Les arguments qui suivent nous parlent de la qualité de travail retrouvée, avec moins de difficultés à exécuter des tâches chronophages et à si peu d’impact…

Avons-nous besoin de nous projeter dans le futur (à court terme) pour poursuivre le raisonnement de cette performance ? L’outil aura réduit à une heure les cinq tâches non plus seulement d’une personne, mais de cinq.

Mathématiquement, il s’agira bien de supprimer les personnes qui n’auront plus rien à faire. Avec plusieurs milliers de licenciements en 20252 , le secteur technologique a franchi un seuil symbolique. Raccourci trop facile ? Une chose est sûre, l’automatisation et l’adoption accélérée de l’IA poussent à repenser les modèles opérationnels.

Libérez-vous des tâches chronophages avec l’IA

« Gagner en productivité, réussir sa transformation, meilleure compétitivité, grande efficience transversale », le numérique est puissant en sémantique d’empouvoirement. Le moteur est en marche et s’emballe quand il s’agit de gagner des parts de marché. L’immédiateté, cette drogue qui nous fait confondre réaction avec action et productivité avec productivisme.
Le numérique ne calcule son ROI (retour sur investissement) que trop souvent à court terme. La dette UX, la dette technique, la dette d’accessibilité… restent des sujets non abordés qui mènent souvent à l’échec des réalisations numériques prometteuses.

Ce n’est pas grave, ce ne sont pas ces problèmes qui peuvent freiner la course, tant pis pour celles et ceux qui restent sur le bas-côté. Nous enchaînons déjà avec la nouvelle technologie disruptive : l’IA ! Les mêmes arguments et les mêmes objectifs se répètent, et revoilà le fameux « gagnons du temps » !
Dans ma tête surgit l’image du hamster dans sa roue. Ces arguments sont entendus depuis que je fais du numérique, et l’IA est un nouveau moyen pour répéter le concept.

Quelques voix s’élèvent pour démontrer que sur des projets réels, l’IA pourrait bien faire perdre du temps (aux développeurs expérimentés) 3 . Mais peu d’espace pour contredire l’inévitable et empêcher la promotion forcenée d’un progrès qu’on nous impose de toutes parts.

Quand le lapin d’Alice se met des piles dans le dos…

Avec le temps, on gagne surtout du recul, et mon avis est qu’on a la fâcheuse manie de ne voir que « le bout du doigt ». On perd la lune.

La technologie sert avant tout une course au progrès au service d’une privatisation.

Au vu des investissements en cours dans l’IA, on peut discerner que les enjeux sont écrasants.

Je ne suis pas un investisseur, je suis un accélérationniste de la tech.
Elon Musk, posté sur le réseau social X (2024)

L’accélérationnisme est une idéologie techno-politique radicale qui bat son plein depuis début 2025 aux États-Unis.

L’intention peut être louable : résoudre tous les problèmes du monde avec l’adoption des nouvelles technologies en mode TGV. Un peu de contexte, les cinq premières fortunes au monde sont dans la tech (Musk le premier, avec 490,8 milliards de dollars). Cette théorie enjoint à la défense d’un progrès sans limites, ni celles de la planète, ni celles si faibles de l’humain, encore moins à celles éthiques de la démocratie. Et les moyens mis en œuvre par ces hommes de la tech, pour cette idéologie, sont colossaux.

Nous croyons en l’accélérationnisme pour être certains que la spirale ascendante du technocapital continue de monter pour toujours.
Marc Andreessen, dans le Manifeste techno-optimiste (2024)

Le numérique est décomplexé et impérieux par cette théorie. Le numérique n’est plus neutre, il est issu de l’orchestration d’enjeux bien plus forts comme la souveraineté et l’accaparement des ressources planétaires. L’éthique est atomisée par la destruction des mécanismes institutionnels et la dérégulation.

Grosse Fatigue !

Comment ne pas remettre en question ce progrès si puissant, si intrusif et épuisant.

Oui, je ressens une grande fatigue : épuisement de travailler dans un domaine qui accélère toujours et encore. Une grande lassitude pour la boucle de rétro-action qui anime le techno-solutionnisme et qui détruit nos environnements vivants.

Je recherche de plus en plus le sens et me questionne sur la part d’éthique de toutes ces activités. Comment traiter cette facilité crasse de créer des outils au service de la technologie, avant de servir en premier les personnes qui ont des vrais besoins, celles qui sont dans le besoin, des nécessités de vie.

Le vrai luxe ne serait-il pas de pouvoir, parfois, ne rien faire ?

J’en viens maintenant à éloigner les écrans et certains produits trop intrusifs, trop asservissants, comme pour sauvegarder mon esprit : refuser l’écran le soir, supprimer des réseaux sociaux, couper les connexions automatiques, laisser mon téléphone dans le sac.
Retrouver ce temps lent, celui où les idées mûrissent, où les conversations s’étirent, où l’on ose encore dire : « Je rêve » sans culpabiliser.

Penser à un week-end sans écran, à une conversation sans notifications, à un projet mûri sans pression. Se poser cinq minutes, ne toucher à aucun objet, juste rester dans la matière pure du temps qui passe et calmer cet esprit qui réclame du remplissage.

La meilleure pause se concrétise dans le non-usage.

Où en sommes-nous aujourd'hui ? Ai-je plus de temps ? Ma vie est-elle plus facile ? Est-ce que je me sens plus libre ?

Cultivons l’art de la pause : dans nos vies, dans les services que l’on réalise.

Ainsi, faire du numérique aujourd'hui, est-ce que cela peut être aussi : se passer du numérique ?

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