Parlons de santé au travail en coopérative !
Depuis quelques mois, je fais de l’observation participante dans une coopérative d’indépendant·es en informatique. Concrètement, je travaille au sein de Codeureuses en liberté avec une double casquette :
- en tant que salariée chargée de prévention des risques professionnels1 , j'aide le collectif à améliorer ses conditions de travail pour, in fine, réduire l’impact du travail sur la santé des salarié·es ;
- en tant qu’étudiante en master 2 de sociologie « santé et conditions de travail » de l’université de Nantes, j’observe le collectif avec des lunettes de sociologue pour rédiger un mémoire de recherche.
Une structure autogestionnaire
Dans la promotion du master, nous sommes toutes et tous ou presque en alternance, avec cette double casquette. Mes camarades travaillent pour des collectivités locales, un entrepôt logistique ou de l’agroalimentaire… Et moi dans une coopérative sans chef·fe où chaque salarié·e travaille de façon autonome pour des client·es.
Mais, comment ça peut marcher ?
— Certaines de mes camarades, dubitatives.
Concrètement, au sein de Codeureuses en liberté, tout le monde sauf moi :
- travaille comme indépendant·e pour des client·es en tant que prestataire informatique (en développement, design...) ;
- est salarié·e en contrat à durée indéterminée de la structure Codeureuses en liberté, qui le ou la rémunère en fonction de ce qu’iels facturent, mais aussi de mécanismes de solidarité internes à la coopérative ;
- est sociétaire et a donc un droit de vote dans la gouvernance de la structure suivant le principe « une personne = une voix ».
Au-delà du vote, on essaye de faire émerger des consensus dans la mesure du possible. Il n’y a pas d’organigramme. Nous avons un·e président·e par obligation légale, qui change tous les ans et n’a pas de pouvoir.
Nous travaillons de chez nous, dans des espaces partagés ou dans les locaux de la structure cliente. Nous gardons des liens avec les autres membres de Codeureuses en Liberté via des outils collaboratifs en ligne, mais aussi des temps synchrones (un tour de table hebdomadaire pour savoir qui fait quoi, une demi-journée mensuelle pour avancer les chantiers de la coopérative et un ou deux séminaires par an). On l’aura compris, le terme « liberté » n’est pas choisi par hasard dans le nom de l’entreprise.
Comme l’un de nos buts est de valoriser et d’expliquer au maximum le modèle coopératif auprès des travailleureuses du numérique, nous avons aussi créé CodeCodeCoop, où vous pouvez trouver des ressources et des témoignages sur le sujet 2 .
Pas de subordination, pas de souffrance ?
Les premiers jours, j’ai été accueillie par une visio d’accueil conviviale. Le hasard du calendrier a fait que j’ai pu enchaîner plusieurs temps synchrones avec les autres salarié·es. C’était super, j’étais portée par l’enthousiasme, les chouettes rencontres et puis… Le lundi suivant est arrivé, je pouvais m’organiser comme je voulais, le Mattermost (outil libre de conversation instantanée) était particulièrement peu bavard et… je me suis sentie terriblement isolée.
Parce que l’isolement, dans les structures comme la nôtre où éloignement géographique rime avec autonomie, c’est un problème ! Je le savais, mais ce n’est pas exactement la même chose de le vivre (observation participante, vous vous rappelez ?).
Heureusement, plusieurs facteurs m’ont permis de ne pas rester seule.
Mon potentiel isolement était au sein de Codeureuses en liberté un sujet d’inquiétude, nous en avions beaucoup parlé en amont de mon alternance. Je savais donc que c’était une problématique liée à la structure et non à ma personne. Ça faisait par ailleurs écho à des cours que je pouvais avoir à l’université, sur le fait que — sociologie oblige — les risques professionnels sont analysés comme des questions collectives et systémiques, liées aux organisations et non aux individus.
Par ailleurs, Codeureuses en liberté est un projet qui dès le début, a été pensé comme un espace d’expérimentation pour les travailleureuses qui le composent, avec la volonté de documenter le processus au maximum. On me l’a présenté comme « l’entreprise dont vous êtes l’héroïne » et je l’ai moi aussi abordé de la même manière : étant moi-même soumise à des risques professionnels, j’ai pris ma propre situation comme exemple à documenter et à analyser.
Je me suis sentie légitime donc à exprimer mes difficultés et mes besoins, notamment le fait qu’il me faut plus de temps synchrones et/ou en présentiel que ce qui était envisagé au départ.
Rendre collectifs les enjeux de santé au travail
On le voit au travers de cet exemple : au sein de Codeureuses en liberté, la question de la santé au travail repose avant tout sur une responsabilité individuelle. C’est moi qui ai identifié que j’étais isolée, qui l’ai partagé avec les autres salarié·es et qui ai proposé une piste de résolution. Tout cela a été accueilli avec écoute et bienveillance et on a trouvé des solutions pour diminuer mon isolement. Il n’existe pas de cadre collectif formalisé sur les risques professionnels, mais des espaces de discussion où le sujet est légitime et une envie partagée de mieux faire.
Le rôle que je me suis donné, avec mes outils de préventrice et d’apprentie sociologue, est de rendre ces questions collectives. Pour mener à bien cette mission, je me suis d'abord intéressée au cadre réglementaire.
L’employeur a des obligations concernant la sécurité et la santé des salarié·es. Cela s’incarne notamment dans un document obligatoire3 qui porte le doux nom de DUERP (document unique d’évaluation des risques professionnels), où sont recensés l’ensemble des risques auxquels sont exposé·es les travailleureuses et les actions prévues pour les prévenir.
Depuis les années 1970, où l’amélioration des conditions de travail est montée en force grâce notamment à la CFDT4 , la santé et la sécurité au travail sont devenues plus visibles. Mais cette dynamique s’est accompagnée d’une redéfinition de la prévention. Les métiers de la santé et de la sécurité au travail sont devenus pour beaucoup des métiers gestionnaires, où il faut formaliser, documenter, quantifier, auditer, tandis que le pouvoir des salarié·es dans les organisations a baissé 5 .
De mon côté, j’aborde ma mission en me demandant comment je peux donner du pouvoir aux salarié·es et améliorer leurs conditions de travail. J’ai proposé que la formalisation du DUERP soit un des livrables de mon alternance. Pourquoi, alors que je critiquais les dynamiques gestionnaires juste au-dessus ? Parce qu’un outil n’est pas neutre et qu'on peut tout à fait utiliser sa rédaction comme une excuse pour mettre le sujet sur la table et sortir de l'invisibilisation des risques (« on n'est pas exposé·es car on ne manipule pas de machine dangereuse ») ou de leur naturalisation (« ça fait partie des risques du métier »). Mais pour cela, certaines conditions sont indispensables : il faut que son contenu soit réfléchi avec les salarié·es et il est indispensable de partir du travail réel (ce que font les travailleur·euses et non le cahier des charges d’un client).
Et alors, vos risques, à Codeureuses en liberté ?
J’ai animé un atelier lors d'un séminaire il y a quelques semaines. Son but était de commencer à lister les risques auxquels les salarié·es de Codeureuses en liberté sont exposé·es et d’en faire un temps d’échange et de débat sur ce sujet.
Pour commencer, chacun·e a été invité·e à lister les différents risques auxquels iel pense être exposé·e. Je leur ai proposé de prendre une dizaine de minutes pour cela, pour que chacun·e ait la possibilité de partir de sa propre situation. Le groupe a ensuite posé ses post-it en tentant de les regrouper et en expliquant aux autres ce qu’il avait écrit.
Je galère à jongler quand j'ai plusieurs missions, mais avec la vie perso et potentiellement les trucs de la coopérative, (...) régulièrement, je galère à m'en sortir.
Il y a des fois, il y a des projets où on perd un peu le lien avec les utilisateurs finaux et on développe un peu dans le vide. Et puis, des fois, un truc un peu de bore-out où t'as l'impression de travailler un peu dans un vide total et je pense que ça rejoint un peu les trucs de dépression où ça te met dans un endroit qui est pas agréable.
Je trouve qu'on fait tous un peu le même métier, on est tous un peu dans le même secteur. Et donc là on sent un peu la crise économique ou le resserrement des budgets de plein de gens. Il y a des questions sur l'intelligence artificielle qui peut pousser certaines boîtes à virer des gens. Qu'est-ce qui se passe si collectivement on se retrouve dans un secteur beaucoup moins porteur qu'avant ? On sait qu'on a de la solidarité entre nous mais ça ne fonctionne que si c'est quelqu'un qui a un coup de mou mais pas si tout le monde est en galère.
Au final, quatre thèmes se sont dessinés :
- un autour du stress financier ;
- un sur l’isolement et le télétravail ;
- un autour des risques physiques, comme les troubles musculo-squelettiques, la fatigue visuelle ou les accidents de vélo ;
- un autour du stress lié au boulot : charge mentale, urgences, manque de sens…
Pour construire l’atelier, je me suis beaucoup appuyée sur le site de l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité), association adossée à la Sécurité sociale dont le rôle est de prévenir les accidents du travail et maladies professionnelles, et celui de l’ANACT (Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail), qui dépend du ministère du Travail. J’ai galéré à trouver des outils adaptés à la réalité de Codeureuses en liberté, qui n’est pas une boîte « normale » : pas de liens de subordination, une autonomie très forte et plusieurs collectifs de travail (les projets chez leurs clients, la coopérative…). Aucun outil clé en main ne pouvait s’utiliser tel quel : j’ai donc pioché dans les ressources relatives aux petites entreprises, aux indépendant·es, au travail sur écran et au télétravail. J’ai adapté le questionnaire Faire le point pour aller un peu plus loin sur les risques psycho-sociaux.
Cela a permis de se raconter pas mal de choses, c’était un moment très chouette, on a bien ri. J’ai vu comment des termes qui peuvent s’appliquer à n’importe quelle situation de travail — comme la charge de travail, la surveillance des travailleureuses ou les exigences émotionnelles — étaient discutés. Le questionnaire a fait ressortir sans surprise que parmi les facteurs de risques, l’insécurité de la situation de travail prime sur le reste. Cela a permis aussi de commencer à poser les premières réflexions sur une différenciation des risques : une DevOps va avoir plus de pression liée aux urgences, un junior sera potentiellement plus en difficulté pour hiérarchiser ses priorités, avoir du recul sur les directives reçues et donc gérer sa charge de travail, une personne qui vient de finir une mission et en cherche une autre va avoir plus de stress financier…
Si t'es débutant, jeune, tu as peut-être tendance à prendre trop sur toi, à vouloir faire les choses qu'on te demande de faire et plus tu prends l'expérience, plus tu sais organiser, dire « cette tâche-là est prioritaire par rapport à l'autre », « elle est vraiment importante à faire tout de suite », « celle-là elle peut attendre », « elle peut être déléguée », du coup elle te stresse moins et tu peux rassurer tes clients par rapport à ça.
Au cours de cet atelier, nous avons au final assez peu abordé les risques internes à la coopérative, autour de la gouvernance ou de la gestion au quotidien de la structure. Cela fera partie des éléments que la suite de mon alternance va approfondir.
Et si vous parliez travail ?
Peut-être que ce billet vous a donné envie de creuser le sujet de la santé au travail et d’en parler avec vos collègues, pairs, copaines… Si tel est le cas, voici quelques idées pour alimenter votre réflexion :
- Vous pouvez organiser des temps de discussion comme nous l’avons fait. L’essentiel est d’avoir un cadre collectif qui garantit la confidentialité des échanges et pas de liens hiérarchiques entre vous.
- Les syndicats sont des outils puissants de mise en commun de ces problématiques et de formation ! Cécile et Thomas expliquent dans ce billet pourquoi se syndiquer dans l’informatique.
- L’INRS propose un MOOC sur les bases de la santé et sécurité au travail et je vous le recommande chaudement ! Il a été conçu pour des personnes n’ayant pas de connaissances sur le sujet et permet de faire un tour d’horizon des liens entre santé et travail, ce que sont les accidents de travail ou les maladies professionnelles et d’acquérir des bases en prévention.
- Mais surtout, vous pouvez participer à la démarche initiée au sein de Codeureuses en liberté que nous voulons le plus collective possible !
Je vais publier au fur et à mesure mes travaux et réflexions sur le blog de Codeureuses en liberté ou Code code coop. J'aimerais pouvoir animer en 2026 des espaces de discussion et de partage de pratiques entre coopératives numériques, pour pouvoir mettre en commun et créer des ressources qui permettent d’améliorer nos conditions de travail. Donc si vous êtes intéressé·es, contactez-nous !
- Ce sont les risques pour la santé et la sécurité des salarié·es dans le cadre de leur activité professionnelle. Retour au texte 1
- D’ailleurs, si votre coopérative n’y est pas, n’hésitez pas à nous contacter pour témoigner ! Retour au texte 2
- Oui, oui, dès l'embauche de la première personne salariée. Retour au texte 3
- Confédération française démocratique du travail. Retour au texte 4
- La diminution de la syndicalisation ou la transformation des comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) en comité social et économique (CSE) avec les ordonnances Macron en sont deux exemples représentatifs. Retour au texte 5
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