Un petit rhume ? État des lieux de la télémédecine

La gorge qui gratte, le nez qui coule, la fièvre qui monte… Oups, vous ne seriez pas un peu malade ? Heureusement, en quelques clics, un médecin peut vous recevoir en visioconférence depuis votre canapé. Un réflexe santé qui s'installe, puisqu'en 2024, 13,9 millions de téléconsultations ont été réalisées en France. Simple, rapide, efficace : sur le papier, la télémédecine coche toutes les cases…

Femme malade, se mouchant, qui consulte un médecin en visioconférence depuis son canapé, enroulée dans un plaid

Propulsée par le Covid-19, la télémédecine connaît un second essor grâce à l'explosion des plateformes de téléconsultation comme Qare ou Doctolib. Entre 2023 et 2024, le nombre de téléconsultations a bondi de 18,7 %. Un phénomène à mettre en parallèle avec l'ascension fulgurante des plateformes, qui sont passées de 6 % des consultations totales en 2021 à 40 % en 2024.

Un succès total, alors ? Pas si simple.

En réalité, si elle est parfois présentée comme solution au problème démographique qui frappe la médecine, la télémédecine profite surtout aujourd'hui… aux jeunes urbains connectés.

Alors, quels pivots de design pour la rendre plus accessible, plus impactante, et permettre aux publics prioritaires de se l'approprier ?


Un accès aux soins pour toutes et tous ?

La télémédecine n'est pas née hier. Définie légalement en 2009, remboursée en 2018, elle est restée marginale jusqu'au Covid-19. Mais six ans après le boom, la Cour des comptes tire dans son rapport la sonnette d'alarme, pointant des promesses non tenues et une absence de stratégie nationale claire. Le marché, lui, est florissant : plateformes dédiées à la téléconsultation (Qare, Livi), cabines en pharmacie (Medadom, Tessan) et géant de la prise de rendez-vous et téléconsultation (Doctolib).

Croissance, oui ; cap, moins évident.

Pour construire le futur de la télémédecine, en 2025, la Cour des comptes, les Assises de la télémédecine et la fédération des entreprises de télésanté (LET) convergent sur quatre besoins auxquels la télémédecine doit répondre pour devenir un outil au service de soin éthique et pertinent :

  • Garantir l'accès aux soins dans les zones sous-denses ou « déserts médicaux ».
    73 départements sur 101 ont vu leur densité médicale se dégrader en dix ans.

  • Réduire la tension sur les urgences.
    Diminuer le nombre de passages évitables aux urgences, c'est à la fois libérer du temps pour les soignants, mais également réduire des coûts : une téléconsultation coûte dix fois moins cher qu'un passage aux urgences.

  • Assurer la continuité du suivi pour les maladies chroniques.
    Diabète, insuffisance cardiaque, cancer… 13,8 millions de patients ont besoin d'un suivi régulier.
    Les maladies chroniques représentent 66 % des remboursements de l'Assurance maladie.

  • Sécuriser l'accès aux soins pour les populations vulnérables.
    Plusieurs publics prioritaires ont des besoins critiques, à commencer par les seniors qui, bien que représentant 22 % de la population, concentrent 45 % des dépenses de santé. L'accès aux soins est également un défi pour les détenus, dont les 69 671 extractions médicales en 2023 (+ 6 % par rapport à 2021) représentent des déplacements aussi lourds que coûteux. De même, seuls 18 % des résidents d’Éhpad1 avaient accès à la téléconsultation en 2019, tandis que les personnes en situation de précarité (bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire ou de l'aide médicale de l'État) restent souvent éloignées du système de soins.

Médecin et patient en téléconsultation, le patient montre sa gorge qui semble douloureuse

Sur le terrain : ce qui se passe vraiment

Les promesses tenues

La télémédecine apporte aujourd'hui des vrais avantages à la population.

  • Elle accélère l'accès aux soins : le délai médian pour obtenir une consultation passe de 3 jours en cabinet à 1 jour grâce aux plateformes de télémédecine.

  • La solution est bien adoptée par les populations précaires : en Île-de-France, 17 % des téléconsultations concernent des bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (C2S), dont 60 % via plateforme. Un signe que le numérique peut aussi être un levier d'inclusion.

  • Elle permettrait de participer au désengorgement des urgences: la plateforme de télémédecine Qare estime que 25 % à 30 % de ses patients se seraient rendus aux urgences si la téléconsultation n'avait pas été disponible.

Les angles morts : une solution qui reproduit les inégalités d'accès ?

Malgré ses atouts, la télémédecine est une solution qui peut reproduire les inégalités d'accès.

C'est une solution majoritairement urbaine : loin de les corriger, la télémédecine semble reproduire les inégalités existantes. 62 % des téléconsultations ont lieu dans les grands pôles urbains, qui ne représentent que 38 % de la population française.

Un constat qui s'explique notamment par la fracture numérique :

« Certains villages à côté n'ont même pas de réseau téléphonique. »
témoigne un patient habitant en zone rurale, dans l'étude de Chloé Vitali (2021).

Les grands absents restent les seniors : l'âge moyen du patient en téléconsultation est de 44 ans (vs. 51 ans en présentiel), et les 18-49 ans représentent 78 % des utilisateurs de Doctolib.

« Si le patient ne sait pas se servir de ses outils, ça va être source de stress. Moi, je vois énormément d’utilisateurs qui ne savent pas ne serait-ce que se servir de leur téléphone. »
explique un médecin, dans la même étude de Chloé Vitali (2021).

Le déploiement en Éhpad et auprès des détenus est aujourd'hui un échec : en Éhpad, l'objectif de couverture n'a pas été atteint du fait du manque de personnel disponible. Côté détenus, la majorité des unités sanitaires ne sont toujours pas équipées pour proposer des actes de télémédecine.

Dès 2020, la Fédération française des médecins généralistes (MG France) avait vu juste : la télémédecine risquait d'aggraver les inégalités en offrant « un service de plus aux patients les mieux équipés ».

Médecins : adoption ou méfiance ?

Côté médecins, l'outil divise.

En 2021, 53 % y étaient favorables, contre 35 % de défavorables (source : Ordre national des médecins). En cause ? La crainte d'une « ubérisation » de la médecine, qui entraîne une discontinuité des soins.
Autre point de vigilance : la surprescription d'antibiotiques en téléconsultation. En 2022, 9,6 % de ces actes donnaient lieu à une prescription, contre 7 % en cabinet. La Cour des comptes souligne surtout les écarts extrêmes entre plateformes (de 2 % à 18 %). Elle attribue cette variation à certains modèles de plateformes qui, déconnectés du parcours de soins et de l'historique du patient, peuvent encourager une « médecine de convenance » pour conclure l'acte rapidement.


Vers une (télé)santé plus accessible ?

Bien que les plateformes de télémédecine soit un marché bien implanté, elle ne répond pas à tous les besoins de santé et met à l'écart une partie importante de la population.

Alors, comment faire mieux ?

Le design seul ne peut résoudre un problème systémique, mais il peut révéler les frictions, proposer des parcours plus inclusifs et donner les outils pour faire les bons choix.

Voici une proposition de trois pivots de design pour réaligner l'usage sur le besoin réel.

femme âgée en téléconsultation devant son ordinateur, son médecin lui montre un papier pour tester sa vision. La patiente a l'air détendue, confiante.

1. Inclure celles et ceux qui sont laissés de côté

Le constat : la téléconsultation profite aujourd'hui surtout aux jeunes, connectés et urbains.
Le pivot : cibler les zones sous-dotées et les patients en fracture numérique.

Les pistes :

  • UI/UX accessible : respecter des principes d'accessibilité forts (WCAG AAA)2 : contrastes élevés, zones d'interaction larges, navigation simple…
  • Adaptations spécifiques à certains handicaps : par exemple, restitution écrite en direct pour les personnes malentendantes ou âgées.
  • Téléconsultation assistée : facilitation de l'accompagnement sur place (pharmacies, mairies…) et à distance (aidants familiaux, customer care ou service d'assistance…).
  • Amélioration des points d'accès physiques: matériel numérique à disposition dans les pharmacies ou les mairies, avec un médiateur numérique.
  • Formation des patients : ateliers gratuits et publics pour aider à utiliser l'outil et se sentir en confiance.
  • Valorisation des aides-soignants en Éhpad : former et valoriser le personnel pour assister les téléconsultations.
  • Alternative audio : proposer une option « audio seul » par téléphone pour les petits actes, afin de redonner accès au domicile pour les personnes non équipées, réfractaires à la vidéo ou en zone à faible couverture réseau.

2. Garantir des soins à distance d'excellence

Le constat : la qualité des soins est parfois questionnée.
Le pivot : assister et valoriser la pertinence clinique, pas seulement le volume et le temps de consultation.

Les pistes :

  • Synthèse intelligente : résumer en amont les documents du patient (dossier médical partagé et pièces transmises par le patient) pour que le médecin ait l'essentiel en un coup d'œil avant de débuter.
  • Formation : proposer des modules de formations à la télé‑sémiologie (diagnostic à distance), surtout pour les nouveaux médecins.
  • Design éthique : concevoir une interface non anxiogène, sans pression temporelle ou dark patterns.3
  • Garde-fous : intégrer des alertes intelligentes sur certains médicaments comme les antibiotiques.
  • Objets connectés : intégrer les données d'objets connectés (stéthoscope, tensiomètre…) pour enrichir l'examen, notamment dans les points d'accès physiques.

3. Préserver le lien médecin-patient

Le constat : une téléconsultation isolée peut entraîner une moins bonne prise en charge du patient.

Le pivot : favoriser les modèles de continuité et garantir la relation soignant‑patient quand c'est possible.

Les pistes :

  • Continuité facilitée : priorisation du même praticien.
  • Intégration systémique : concevoir des outils qui s'intègrent au système de santé existant (médecin traitant, dossier médical partagé…), plutôt que de le court-circuiter.
  • Alimentation du dossier médical partagé : quand un médecin rédige une ordonnance ou un compte-rendu, l'information pertinente devrait être envoyée vers le dossier en un seul clic, afin que ces diverses consultations alimentent le même document.
  • Gestion documentaire : faciliter l'envoi de documents par les patients (PDF, photos…) avant la consultation.
une femme âgée téléconsulte depuis sa cuisine tandis qu'à l'arrière-plan un homme prépare le repas

Bilan : construire la télémédecine de demain

La téléconsultation a prouvé ses bénéfices : dix fois moins cher qu'un passage aux urgences, délais de consultation divisés par trois, augmentation du nombre de patients par médecins, atteinte des populations précaires… Ces victoires ont prouvé l'apport du numérique au service du soin.

Mais son rôle reste flou. Face à la multiplication des plateformes commerciales, les réserves demeurent : et si ce n'était qu'un outil de convenance pour les populations déjà bien loties ? Que peut vraiment apporter la télémédecine au système de santé français ?

À nous d'imaginer des solutions qui incluent, répondent aux besoins des publics prioritaires et fournissent aux médecins les outils pour garantir des soins d'excellence à distance.

La télémédecine de demain se construit aujourd'hui. Et si on mesurait le succès de la télémédecine non pas au nombre de consultations, mais à son impact sur l'accès au soin de tous les patients ?

Sources


  1. Éhpad : établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. Retour au texte 1
  2. Web Content Accessibility Guidelines (WCAG) : les directives pour l'accessibilité des contenus web expliquent comment rendre les sites web utilisables par les personnes en situation de handicap. Elles reposent sur quatre grands principes : le contenu doit être perceptible, utilisable, compréhensible et robuste. Chaque règle d'accessibilité est associée à un niveau de conformité (A, AA, ou AAA), qui indique un niveau croissant d’impact sur les utilisateurices. Pour en savoir plus, voir Règles pour l’accessibilité des contenus Web. Retour au texte 2
  3. Dark pattern : interface destinée à manipuler les utilisateurs d'un produit dans le but de leur faire accomplir une action non souhaitée. Retour au texte 3

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